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Full text of "Balthasar, par Anatole France"

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BALTHASAR 



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g. GRBVINj SyCG r 



ANATOLE FRANGE 



DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



BALTHASAR 



Pu 




C- L 



PARIS 

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 

3, HUE AUBER, 3 



Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous 
les pays, y compris la Hollande. 



Au vicomte Eugène Melchio* 1 dr Vogue, 



BALTHASAR 



BALTHASAR 



Magos reges {ère habuit Oriens* 
Tertdll. 



En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs 
ont nommé Saracin, régnait en Ethiopie. Il 
était noir, mais beau de visage. Il avait 
l'esprit simple et le cœur généreux. La troi- 
sième année de son règne, qui était la vingt- 
deuxième de son âge, il alla rendre visite 
à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembo- 
bitis et l'eunuque Menkéra raccompagnaient. 
Il était suivi de soixante-quinze chameaux, 
portant du cinnamome, de îa myrrhe, de 



4 BALTHASAR 

la poudre d'or et des dents d'éléphant. Pen- 
dant qu'ils cheminaient, Sembobitis lui en- 
seignait tant l'influence des planètes que les 
vertus des pierres, et Menkéra lui chantait 
des chansons liturgiques; mais il ne les 
écoutait pas et il s'amusait à voir les petits 
chacals assis sur leur derrière, les oreilles 
droites, à l'horizon des sables. 

Enfin, après douze jours de marche, Bal- 
thasar et ses compagnons sentirent une 
odeur de roses, et bientôt ils virent les 
jardins qui entourent la ville de Saba. 

Là, ils rencontrèrent des jeunes filles qui 
dansaient sous des grenadiers en fleurs. 

— La danse est une prière, dit le mage 
Sembobitis. 

— On vendrait ces femmes un très grand 
prix, dit l'eunuque Menkéra. 

Étant entrés dans la ville, ils furent 
émerveillés de la grandeur des magasins, 
des hangars et des chantiers qui s'étendaient 
devant eux, ainsi que de la quantité de 
marchandises qui y étaient entassées. Ils 
marchèrent longtemps dans des rues pleines 



BALTHASAR 5 

de chariots, de portefaix, d'ânes et d'âniers, 
et découvrirent tout à coup les murailles 
de marbre, les tentes de pourpre, les cou- 
poles d'or, du palais de Balkis. 

La reine de Saba les reçut dans une cour 
rafraîchie par des jets d'eau parfumée qui 
retombaient en perles avec un murmure 
clair. Debout dans une robe de pierreries, 
elle souriait. 

Balthasar, en la voyant, fut saisi d'un 
grand trouble. Elle lui sembla plus douce 
que le rêve et plus belle que le désir. 

— Seigneur, lui dit tout bas Sembobitis, 
songez à conclure avec la reine un bon traité 
de commerce. 

— Prenez garde, seigneur, ajouta Men- 
kéra. On dit qu'elle emploie la magie pour 
se faire aimer des hommes. 

Puis, s'étant prosternés, le mage et l'eu- 
nuque se retirèrent. 

Balthasar, resté seul avec Balkis, essaya 
de parler, il ouvrit la bouche, mais il ne 
put prononcer une seule parole. Il se dit : 
« La reine sera irritée de mon silence. » 



6 BALTHASAR 

Pourtant la reine souriait encore et n'avait 
pas Fair fâché. 

Elle parla la première et dit d'une voix 
plus suave que la plus suave musique : 

— Soyez le bienvenu et seyez-vous près 
de moi. 

Et d'un doigt, qui semblait un rayon de 
lumière blanche, elle lui montra des cous- 
sins de pourpre étendus à terre. 

Balthasar s'assit, poussa un grand soupir 
et, saisissant un coussin dans chaque main 
s'écria très vite : 

— Madame, je voudrais que ces deux 
coussins fussent deux géants, vos ennemis. 
Car je leur tordrais le cou. 

Et, en parlant ainsi, il serra si fort les 
coussins dans ses poings que l'étoffe se creva 
et qu'il en sortit une nuée de duvet blanc. 
Une des petites plumes voltigea un moment 
dans l'air ; puis elle vint se poser sur le sein 
de la reine. 

— Seigneur Balthasar, dit Balkis en rou- 
gissant, pourquoi donc Toulez-vous tuer des 
géants? 



BALTHASAR 7 

— Parce que je vous aime, répondit Bal- 
thasar. 

— Dites-moi, demanda Balkis, si dans 
votre capitale l'eau des puits est bonne? 

— Oui, répondit Balthasar surpris, 

— Je suis curieuse aussi de savoir, reprit 
Balkis, comment on fait les confitures sèches 
en Ethiopie. 

Le roi ne savait que répondre. Elle le pressa : 

— Dites, dites, pour me faire plaisir. 
Alors, il fit un grand effort de mémoire 

et décrivit les pratiques des cuisiniers éthio- 
piens, qui font confire des coings dans du 
miel. Mais elle ne P écoutait pas. Tout à coup 
elle l'interrompit : 

— Seigneur, on dit que vous aimez la 
reine Gandace, votre voisine. Ne me trompez 
pas : est-elle plus belle que moi ? 

— Plus belle, madame, s'écria Balthasar 
en tombant aux pieds de Balkis, est-il 
possible?... 

La reine poursuivit : 

— Ainsi ! ses yeux ? sa bouche ? son teint ? 
sa gorge?... 



8 BALTHASAR 

Balthasar étendit les bras vers elle et 
s'écria : 

— Laissez-moi prendre la petite plume 
qui s'est posée sur votre cou et je vous 
donnerai la moitié de mon royaume avec le 
sage Sembobitis et l'eunuque Menkéra. 

Mais elle se leva et s'enfuit en riant d'un 
rire clair. 

Quand le mage et l'eunuque revinrent, 
ils trouvèrent leur maître dans une atti- 
tude pensive, qui ne lui était pas habituelle. 

— Seigneur, n'auriez-vous conclu un bon 
traité de commerce? demanda Sembobitis. 

Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine 
de Saba et but du vin de palmier. 

— Il est donc vrai ? lui dit Balkis, tandis 
qu'ils soupaient : la reine Gandace n'est pas 
aussi belle que moi ? 

— La reine Candace est noire, répondit 
Balthasar. 

Balkis regarda vivement, Balthasar et dit : 

— On peut être noir sans être laid. 

— Balkis I s'écria le roi... 

11 n'en dit pas davantage. L'ayant saisie 



BALTHASAR 9 

dans ses bras, il tenait renversé sous ses 
lèvres le front de la reine. Mais il vit qu'elle 
pleurait. Alors il lui parla tout bas d'une 
voix caressante, en chantant un peu, comme 
font les nourrices. Il l'appela sa petite fleur 
et sa petite étoile. 

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit-il. Et 
que faut-il faire pour que vous ne pleuriez 
plus? Si vous avez quelque désir, faites-le 
moi connaître et je le contenterai. 

Elle ne pleurait plus et elle restait son- 
geuse. Il la pressa longtemps de lui confier 
son désir. 

Enfin elle lui dit : 

— Je voudrais avoir peur. 

Gomme Balthasar semblait ne pas com- 
prendre, elle lui expliqua que depuis long- 
temps elle avait envie de courir quelque 
danger inconnu, mais qu'elle ne pouvait pas, 
parce que les hommes et les dieux sabéens 
veillaient sur elle. 

— Pourtant, ajouta-t-elle en soupirant, 
je voudrais sentir pendant la nuit le froid 
(ïélicieux de l'épouvante pénétrer dans ma 

1. 



10 BALTHASAR 

chair. Je voudrais sentir mes cheveux se 
dresser sur ma tête. Oh! ce serait si bon 
d'avoir peur ! 

Elle noua ses bras au cou du roi noir et 
dit de la voix d'un enfant qui supplie : 

— Voici la nuit venue. Allons tous deux 
par la ville sous un déguisement. Voulez- 
vous? 

Il voulut. Aussitôt elle courut à la fenêtre 
et regarda, à travers le treillis, sur la place 
publique. 

— Un mendiant, dit-elle, est couché contre 
le mur du palais. Donnez-lui vos vêtements 
et demandez-lui en échange son turban 
en poil de chameau et l'étoffe grossière 
dont il se ceint les reins. Faites vite, je vais 
m'apprêter. 

Et elle courut hors de la salle du banquet 
en frappant ses mains l'une contre Tautre 
pour marquer sa joie. 

Balthasar quitta sa tunique de lin, brodée 
d'or, et ceignit le jupon du mendiant. Il 
avait l'air ainsi d'un véritable esclave. La 
reine reparut bientôt, vêtue de la robe bleue 



BALTHASAR 11 

sans couture des femmes qui travaillent aux 
champs. 

— Allons î dit-elle. 

Et elle entraîna Balthasar par d'étroits 
corridors, jusqu'à une petite porte qui 
s'ouvrait sur les champs. 



II 



La nuit était noire. Balkis était toute 
petite dans la nuit. 

Elle conduisit Balthasar dans un des ca- 
barets où les crocheteurs et les portefaix de 
la ville s'assemblent avec des prostituées. 
Là, s' étant assis tous deux à une table, ils 
voyaient, à la lueur d'une lampe infecte, 
dans l'air épais, les brutes puantes qui se 
frappaient à coups de poing et à coups de 
couteau pour une femme ou pour une tasse 
de boisson fermentée, tandis que d'autres 
ronflaient, les poings fermés, sous les tables. 
Le cabaretier, couché sur des sacs, observait 



BALTHASAR 13 

prudernment, du coin de l'œil, les rixes des 
buveurs. 

Balkis, ayant vu des poissons salés qui 
pendaient aux solives du toit, dit à son 
compagnon : 

— Je voudrais bien manger un de ces 
poissons, avec de l'oignon pilé. 

Balthasar la fit servir. Quand elle eut 
mangé, il s'aperçut qu'il n'avait point emporté 
d'argent. Il en prit peu de souci et pensa 
sortir avec elle sans payer son écot. Mais le 
cabaretier leur barra le chemin, en les appe- 
lant vilain esclave et méchante ânesse. Bal- 
thasar l'abattit à terre d'un coup de poing 
Plusieurs buveurs, le couteau levé, se jetè- 
rent alors sur les deux inconnus. Mais le 
noir, s'étant armé d'un énorme pilon qui 
servait à piler les oignons d'Égypie, as- 
somma deux de ses agresseurs et força les 
autres à reculer. Cependant il sentait la 
chaleur du corps de Balkis blottie contre 
lui; c'est pourquoi il était invincible. Les 
amis du cabaretier, n'osant plus approcher, 
firent voler sur lui, du fond de la boutique, 



14 BALTHASAR 

les jarres d'huiles, les tasses d'étain, les 
lampes allumées et même l'énorme marmite 
de bronze où cuisait un mouton tout en- 
tier. Cette marmite tomba avec un bruit 
horrible sur la tête de Balthasar, qui en eut 
le crâne fendu. Il resta un moment étonné, 
puis, rassemblant ses forces, il renvoya la 
marmite avec tant de vigueur que le poids 
en fut décuplé. Au choc de l'airain se mê- 
lèrent des hurlements inouïs et des râles de 
mort. Profitant de l'épouvante des survivants 
et craignant que Balkis ne reçût quelque 
blessure, il la prit dans ses bras et s'en- 
fuit avec elle par des ruelles sombres et 
désertes. Le silence de la nuit enveloppait la 
terre, et les fugitifs entendaient décroître 
derrière eux les clameurs des buveurs et des 
femmes, qui les poursuivaient au hasard, 
dans l'ombre. Bientôt ils n'entendirent plus 
que le bruit léger des gouttes de sang qui 
tombaient une à une du front de Balthasar 
sur la gorge de Balkis. 

— Je t'aime, murmura la reine. 

Et la lune, sortant d'un nuage, fit voir 



BALTHASAR 15 

au roi une lueur humide et blanche dans 
les yeux demi-clos de Balkis. Ils descen- 
daient le lit desséché d'un torrent. Tout à 
coup, le pied de Balthasar glissa dans la 
mousse. Ils tombèrent tous deux embrassés. 
Ils Grurent s'abîmer sans fin dans un néant 
délicieux et le monde des vivants cessa 
d'exister pour eux. Ils goûtaient encore 
l'oubli charmant du temps, du nombre et 
de l'espace, quand les gazelles vinrent, à 
l'aube, boire dans le creux des pierres. 

À ce moment, des brigands qui passaient 
virent les deux amants couchés dan s la mousse. 

— Ils sont pauvres, se dirent ces brigands, 
mais nous les vendrons un grand prix, à 
cause de leur jeunesse et de leur beauté. 

Alors ils s'approchèrent d'eux, les char- 
gèrent de liens et, les ayant attachés à la 
queue d'un âne, ils poursuivirent leur chemin . 

Le noir, enchaîné, proférait contre les 
brigands des menaces de mort. Mais Balkis, 
frissonnant dans l'air frais du matin, sem- 
blait sourire à quelque chose d'invisible. 

Ils marchèrent dans d'affreuses solitudes 



16 BALTHASAR 

jusqu'à ce que la chaleur du jour se fît 
sentir. Le soleil était déjà haut quand les 
brigands délièrent leurs prisonniers et, les 
faisant asseoir près d'eux à l'ombre d'un 
rocher, leur jetèrent un peu de pain moisi, 
que Balthasar dédaigna de ramasser, mais 
dont Balkis mangea avidement. 

Elle riait. Et le chef des brigands lui 
ayant demandé pourquoi elle riait : 

— Je ris, lui répondit-elle, à la pensée 
que je vous ferai tous pendre. 

— Vraiment I s'écria le chef des brigands, 
voilà un propos étrange dans la bouche 
d'une laveuse d'écuelles comme toi, ma miel 
C'est sans doute avec l'aide de ton galant 
noir que tu nous feras tous pendre? 

En entendant ces paroles outrageantes, 
Balthasar entra dans une grande fureur; 
il se jeta sur le brigand et lui pressa le cou 
si fort qu'il l'étrangla presque. 

Mais celui-ci lui enfonça son couteau dans 
le ventre jusqu'au manche. Le pauvre roi, 
roulant à terre, tourna vers Balkis un regard 
mourant qui s'éteignit presque aussitôt. 



III 



A ce moment, il se fit un grand bruit 
d'hommes, de chevaux et d'armes, et Bal- 
kis reconnut le brave Abner qui venait à 
la tête de sa garde délivrer sa reine, dont 
il avait appris dès la veille la disparition 
mystérieuse. 

Il se prosterna trois fois aux pieds de 
Balkis et fit avancer près d'elle une litière 
préparée pour la recevoir. Cependant, 
les gardes liaient les mains des brigands. 
'La reine se tourna vers le chef et lui dit 
avec douceur : 

— Vous ne me reprocherez pas, mon 



18 BALTHASAR 

ami, de vous avoir fait une vaine promesse, 
quand je vous ai dit que vous seriez pendu . 

Le mage Sembobitis et l'eunuque Men- 
kéra, qui se tenaient aux côtés d'Abner, 
poussèrent de grands cris en voyant leur 
prince étendu à terre, immobile, un couteau 
planté dans le ventre. Ils le soulevèrent 
avec précaution. Sembobitis, qui excellait 
dans Fart de la médecine, vit qu'il respi- 
rait encore. Il fît un premier pansement, 
tandis que Menkéra essuyait l'écume qui 
souillait la bouche du roi. Ensuite ils le 
lièrent sur un cheval et le conduisirent 
doucement jusqu'au palais de la reine. 

Balthasar resta pendant quinze jours en 
proie à un délire violent. Il parlait sans 
cesse de la marmite fumante et de la mousse 
du ravin, et il appelait Balkis à grands 
cris. Enfin, le seizième jour, ayant rouvert 
les yeux, il vit à son chevet Sembobitis et 
Menkéra, et il ne vit pas la reine. 

— Où est-elle? Que fait-elle? 

— Seigneur, répondit Menkéra, elle est 
enfermée avec le roi de Gomagène. 



BALTHASAR 19 

— Ils conviennent, sans doute, d'échan- 
ger des marchandises, ajouta le sage Sem- 
bobitis. Mais ne vous troublez point ainsi, 
seigneur , car votre fièvre en redoublerait. 

— Je veux la voir, s'écria Balthasar ! 

Et il s'élança vers l'appartement de la reine, 
sans que ni le vieillard ni l'eunuque pus- 
sent le retenir. Arrivé près de la chambre à 
coucher, il vit le roi de Comagène qui en 
sortait, tout couvert d'or et brillant comme 
un soleil. 

Balkis, étendue sur un lit de pourpre, 
souriait, les yeux clos. 

— Ma Balkis, ma Balkis 1 cria Balthasar. 
Mais elle ne détournait pas la tête et elle 

semblait prolonger un songe. 

Balthasar s'approcha et lui prit une 
main qu'elle retira brusquement. 

— Que me voulez-vous? lui dit-elle. 

— Vous le demandez ! répondit le roi 
noir en fondant en larmes. 

Elle tourna vers lui des yeux tranquilles 
et durs. 

Il comprit qu'elle avait tout oublié et il 



20 BALTHASAR 

lui rappela la nuit du torrent. Mais elle : 

— Je ne sais, en vérité, ce que vous 
voulez dire, seigneur. Le vin de palmier ne 
vous vaut rien. Il faut que vous ayez rêvé. 

— Quoi ! s'écria le malheureux prince en 
se tordant les bras, tes baisers et le cou- 
teau dont j'ai gardé la marque, ce sont des 
rêves !... 

Elle se leva; les pierreries de sa robe 
firent le bruit de la grêle et lancèrent des 
éclairs. 

— Seigneur, dit-elle, voici l'heure où 
s'assemble mon conseil. Je n'ai pas le loi- 
sir d 'éclair cir les songes de votre cerveau 
malade. Prenez du repos. Adieu ! 

Balthasar, se sentant défaillir, fit effort 
pour ne point montrer sa faiblesse à cette 
méchante femme et il courut dans sa 
chambre où il tomba évanoui, sa blessure 
rouverte. 



ÏV 



Il resta trois semaines insensible et comme 
mort, puis, s'étant ranimé le vingt-deuxième 
jour, il saisit la main de Sembobitis, qui le 
veillait en compagnie de Menkéra, et il 
s'écria en pleurant: 

— Oh ! mes amis, que vous êtes heureux 
tous deux, l'un d'être vieux et l'autre d'être 
semblable aux vieillards I... Mais non! il 
n'est pas de bonheur au monde, et tout y 
est mauvais, puisque l'amour est un mal et 
que Balkis est méchante. 

— La sagesse rend heureux, répondit 
Sembobitis, 



22 BALTHASAR 

— J'en veux essayer, dit Balthasar. Mais 
partons tout de suite pour l'Ethiopie, Et, 
comme il avait perdu ce qu'il aimait, il 
résolut de se consacrer à la sagesse et de 
devenir un mage. Si cette résolution ne lui 
donnait point de plaisir, du moins lui ren- 
dait-elle un peu de calme. Chaque soir, assis 
sur la terrasse de son palais, en compagnie 
du mage Sembobitis et de l'eunuque Mankéra, 
il contemplait les palmiers immobiles à l'ho- 
rizon, ou bien il regardait, à la clarté de la 
lune, les crocodiles flotter sur le Nil comme 
des troncs d'arbres. 

— On ne se lasse point d'admirer la 
nature, disait Sembobitis. 

— Sans doute, répondait Balthasar. Mais 
il y a dans la nature quelque chose de plus 
beau que les palmiers et que les crocodiles. 

Il parlait ainsi parce qu'il lui souvenait 
de Balkis. 
Et Sembobitis, qui était vieux, disait : 

— Il y a le phénomène des crues du Nil 
qui est admirable et que j'ai expliqué. 
L'homme est fait pour comprendre. 



BALTHASÀR 23 

— Il est fait pour aimer, répondait Bal- 
thasar en soupirant. Il y a des choses qui 
ne s'expliquent pas. 

— Lesquelles ? demanda Sembobitis. 
—La trahison d'une femme, répondit le roi. 
Pourtant Baithasar, ayant résolu d'être tin 

mage, fit construire une tour du haut de 
laquelle on découvrait plusieurs royaumes 
et tous les espaces du ciel. Cette tour était 
de brique et elle s'élevait au-dessus de 
toutes les autres tours. Elle ne fut pas 
construite en moins de deux ans, et Bai- 
thasar avait dépensé pour l'élever le trésor 
entier du roi son père. Chaque nuit il mon- 
tait au faîte de cette tour et, là, il observait 
le ciel sous la directe i. du sage Sembobitis. 

— Les figures du ciel sont les signes de 
nos destinées, lui disait Sembobitis. 

El il lui répondait : 

— Il faut le reconnaître : ces signes sont 
obscurs. Mais, tandis que je les étudie, je 
ne pense pas à Balkis, et c'est un grand 
avantage. 

Le mage lui enseignait, entre autres véri- 



24 BALTHASAR 

tés utiles à connaître, que les étoiles sont 
fixées comme des clous dans la voûte du 
ciel et qu'il y a cinq planètes, savoir : Bel, 
Mérodach et Nébo, qui sont mâles; Sin et 
Mylitta, qui sont femelles. 

— L'argent, lui disait-il encore, corres- 
pond à Sin, qui est la lune, le fer à Mé- 
rodach, rétain à Bel. 

Et le bon Balthasar disait : 

— Voilà des connaissances que je veux 
acquérir. Pendant que j'étudie l'astronomie, 
je ne pense ni à Balkis, ni à quoi que ce soit 
au monde. Les sciences sont bienfaisantes : 
elles empêchent les hommes de penser. Sem- 
bobitis, enseigne-moi les connaissances qui 
détruisent le sentiment chez les hommes, et 
jet'élèverai en honneurs parmi mon peuple. 

C'est pourquoi Sembobitis enseigna la 
sagesse au roi. 

Il lui apprit l'apotélesmatique, d'après les 
principes d'Astrampsychos, de Gobryas et de 
Pazatas. Balthasar, à mesure qu'il observait 
les douze maisons du soleil, songeait moins 
à Balkis. 



BALTHASAR 25 

Menkéra, qui s'en aperçut, en conçut une 
grande joie. 

— Avouez, seigneur, dit-il un jour, que 
la reine Balkis cachait sous sa robe d'or des 
pieds fourchus comme en ont les chèvres. 

— Qui t'a conté une pareille sottise? 
demanda le roi. 

— C'est la créance publique, seigneur, en 
Saba, comme en Ethiopie, répondit l'eu- 
nuque. Chacun y dit couramment que la 
reine Balkis a la jambe velue et le pied 
fait de deux cornes noires. 

Balthasar haussa les épaules. Il savait que 
les jambes et les pieds de Balkis étaient faits 
comme les pieds et les jambes des autres 
femmes et parfaitement beaux. Pourtant 
cette idée lui gâta le souvenir de celle qu'il 
avait tant aimée. Il fit comme un grief à 
Balkis de ce que sa beauté n'était pas sans 
offense dans l'imagination de ceux qui l'i- 
gnoraient. À la pensée qu'il avait possédé 
une femme, bien faite en réalité, mais qui 
passait pour monstrueuse, il éprouva un 
véritable malaise et il ne désira plus revoir 



26 BALTHASAR 

Balki? Balthasar avait l'âme simple; mais 
l'amour est toujours un sentiment très 
compliqué. 

A compter de ce jour, le roi fit de grands 
progrès en magie et en astrologie. Il était 
extrêmement attentif aux conjonctions des 
astres et il tirait les horoscopes aussi exac- 
tement que le sage Sembobitis lui-même. 

— Sembobitis, disait-il, réponds-tu sur 
ta tête de la vérité de mes horoscopes? 

Et le sage Sembobitis répondait : 

— Seigneur, la science est infaillible; 
mais les savants se trompent toujours. 

Balthasar avait un beau génie naturel. Il 
disait : 

— Il n'y a de vrai que ce qui est divin 
et le divin nous est caché. Nous cherchons 
vainement la vérité. Pourtant voici que j'ai 
découvert une étoile nouvelle dans le ciel. 
Elle est belle, elle semble vivante et, quand 
elle scintille, on dirait un œil céleste qui 
cligne avec douceur. Je crois l'entendre qui 
m'appelle. Heureux, heureux, heureux, qui 
naîtra sous cette étoile! Sembobitis, vois 



BALTHASAR 27 

quel regard nous jette cet astre charmant 
et magnifique. 

Mais Sembobitis ne vit pas l'étoile parce 
qu'il ne voulait pas la voir. Savant et vieux, 
il n'aimait pas les nouveautés. 

Et Balthasar répétait seul dans le silence 
de la nuit : 

— Heureux, heureux, heureux, qui naîtra 
sous cette étoile I 



Or, le bruit s'était répandu dans toute 
l'Ethiopie et dans les royaumes voisins que 
le roi Balthasar n'avait plus d'amour pour 
Balkis. 

Quand la nouvelle en parvint au pays 
des Sabéens, Balkis s'indigna comme si 
elle était trahie. Elle courut vers le roi de 
Comagène qui oubliait son empire dans la 
ville de Saba, et elle lui cria : 

— Mon ami, savez-vous ce que je viens 
d'apprendre? Balthasar ne m'aime plus. 

— Qu'importe ! répondit en souriant le 
roi de Comagène, puisque nous nous ai- 
mons. 



BALTHÀSÀIl 29 

— Mais vous ne sentez donc pas l'affront 
que ce noir me fait ? 

— Non, répondit le roi de Comagène, je 
ne le sens pas. 

Elle le chassa ignominieusement et ordonna 
à son grand vizir de tout préparer pour un 
voyage en Ethiopie. 

— Nous partons cette nuit même, dit- 
elle. Je te fais couper la tête si tout n'est 
pas prêt avant le coucher du soleil. 

Puis, quand elle fut seule, elle se mit à 
sangloter. 

— Je l'aime I II ne m'aime plus, et je 
l'aime! soupirait-elle dans la sincérité de 
son cœur. 

Or, une nuit qu'il était sur sa tour, pour 
observer l'étoile miraculeuse , Balthasar, 
abaissant le regard vers la terre, vit une 
longue file noire qui serpentait au loin sur 
le sable du désert comme une armée de 
fourmis. Peu à peu , ce qui semblait des 
fourmis grandit et devint assez net pour que 
le roi reconnût des chevaux, des chameaux 

et des éléphants. 

2. 



30 BALTHASAR 

La caravane s'étant approchée de la ville, 
Balthasar distingua les cimeterres luisants 
et les chevaux noirs des gardes de la reine 
de SaLa. Il la reconnut elle-même. Et il 
fut saisi d'un grand trouble. Il sentit qu'il 
allait l'aimer encore. L'étoile brillait au 
zénith d'un éclat merveilleux. En bas, Bal- 
kis, couchée dans une litière de pourpre et 
d'or, était petite et brillante comme l'étoile. 

Balthasar se sentait attiré vers elle par 
une force terrible. Pourtant, il détourna la 
tête en un effort désespéré et, levant les 
yeux, il revit l'étoile. Alors l'étoile parla 
et dit : 

« Gloire à Dieu dans les cieuxet paix sur 
la terre aux hommes de bonne volonté ! 

» Prends une mesure de myrrhe, doux 
roi Balthasar, et suis-moi. Je te conduirai 
aux pieds du petit enfant qui vient de naître 
dans une étable, entre l'âne et le bœuf. 

s> Et ce petit enfant est le roi des rois. Il 
consolera ceux qui veulent être consolés. 

» Il t'appelle à lui, ô toi, Balthasar, dont 
l'âme est aussi obscure que le visage, mais 



BALTHASAR 31 

dont le eœur.est simple comme celui d'un 
enfant. 

s îl t'a choisi parce que tu as souffert, et 
il te donnera la richesse, la joie et l'amour. 

» Il te dira : Sois pauvre avec allégresse ; 
c'est là la richesse véritable. Il te dira en- 
core : La véritable joie est dans le renonce- 
ment à la joie. Aime-moi, et n'aime les 
créatures qu'en moi, car seul je suis l'amour. » 

À ces mots, une paix divine se répandit 
comme une lumière sur le visage sombre 
du roi. 

Balthasar, ravi, écoutait l'étoile. Et il se 
sentait devenir un homme nouveau. Sem- 
bobitis et Menkéra, prosternés le front contre 
la pierre, adoraient à son côté. 

La reine Balkis observait Balthasar. Elle 
comprit qu'il n'y aurait plus jamais d'a- 
mour pour elle dans ce cœur rempli par 
l'amour divin. Elle pâlit de dépit et donna 
l'ordre à la caravane de retourner immé- 
diatement au pays de Saba. 

Quand l'étoile eut cessé de parler, le roi 
et ses deux compagnons descendirent de la 



32 BALTHASAR 

tour. Puis, ayant préparé une mesure de 
myrrhe, ils formèrent une caravane et s'en 
allèrent où les conduisaient l'étoile. Ils voya- 
gèrent longtemps par des contrées inconnues, 
et l'étoile marchait devant eux. 

Un jour, se trouvant à un endroit où trois 
chemins se rencontraient, ils virent deux 
rois qui s'avançaient avec une suite nom- 
breuse. L'un était jeune et blanc de visage. 
Il salua Balthasar et lui dit : 

— Je me nomme Gaspar, je suis roi et je 
vais porter de l'or en présent à l'enfant qui 
vient de naître dans Bethléem de Juda. 

Le second roi s'avança à son tour. C'était 
un vieillard dont la barbe blanche couvrait 
la poitrine. 

— Je me nomme Melchior, dit-il, je suis 
roi et je vais porter de l'encens à l'enfant divin 
qui vient enseigner la vérité aux hommes. 

— J'y vais comme vous, répondit Bal- 
thasar ; j'ai vaincu ma luxure, c'est pour- 
quoi l'étoile m'a parlé. 

— Moi, dit Melchior, j'ai vaincu mon or- 
gueil, et c'est pourquoi j'ai été appelé. 



BALTHASAR 33 

— Moi, dit Gaspar, j'ai vaincu ma cruauté, 
c'est pourquoi je vais avec vous. 

Et les trois mages continuèrent ensemble 
leur voyage. L étoile qu'ils avaient vue en 
Orient les précédait jusqu'à ce que, venant 
au-dessus du lieu où était l'enfant, elle s'y 
arrêta. 

Or, en voyant l'étoile s'arrêter, ils se 
^jouirent d'une grande joie. 

Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent 
l'enfant avec Marie, sa mère, et, se proster-* 
nant, ils l'adorèrent. Et, ouvrant leurs tré- 
sors, ils lui offrirent de l'or, de l'encens 
et de la myrrhe, ainsi qu'il est dit dans 
l'Évangile. 



A Jules Lemaitre. 



LE RÉSÉDA DU CURÉ 



LE RÉSÉDA DU CURE 



J'ai connu jadis, dans un village du 
Bocage, un saint homme de curé qui se 
refusait toute sensualité, pratiquait le re- 
noncement avec allégresse et ne connaissait 
de joie que celle du sacrifice. Il cultivait 
dans son jardin des arbres fruitiers, des 
légumes et des plantes médicinales. Mais, 
craignant la beauté jusque dans les fleurs, 
il ne voulait ni roses ni jasmin. Il se per- 
mettait seulement l'innocente vanité de 
quelques pieds de réséda, dont la tige tor- 
tueuse, si humblement fleurie, n'attirait 
point son regard quand il lisait son bréviaire 

3 



38 LE RÉSÉDA DU CURÉ 

entre ses carrés de choux, sous le ciel du 
bon Dieu. Le saint homme se défiait si peu 
de son réséda que, bien souvent, en passant, 
il en cueillait un brin et le respirait long- 
temps. Cette plante ne demande qu'à croître. 
Une branche coupée en fait renaître quatre. 
Si bien que, le diable aidant, le réséda du 
curé en vint à couvrir un vaste carré du 
jardin. Il débordait sur l'allée et tirait au 
passage par sa soutane le bon prêtre qui, 
distrait par cette plante folle, s'arrêtait vingt 
fois l'heure de lire ou de prier. Du prin- 
temps à l'automne, le presbytère fut tout 
embaumé de réséda. 

Voyez ce que c'est que de nous, et combien 
nous sommes fragiles I On a raison de dire 
qu'une inclination naturelle nous porte tous 
au péché. L'homme de Dieu avait su garder 
ses yeux; mais il avait laissé ses narines sans 
défense, et voilà que le démon le tenait par 
le nez. Ce saint respirait maintenait l'odeur 
du réséda avec sensualité et concupiscence, 
c'est-à-dire avec ce mauvais instinct qui nous 
fait désirer la jouissance des biens sensibles 



LE RÉSÉDA DU CURÉ 39 

et nous induit en toutes sortes de tentations. 
Il goûtait dès lors avec moins d'ardeur les 
odeurs du ciel et les parfums de Marie; 
sa sainteté en était diminuée, et il serait 
peut-être tombé dans la mollesse, son âme 
serait devenue peu à peu semblable à ces 
âmes tièdes que le ciel vomit, sans un secours 
qui lui vint à point. Jadis, dans la Thébaïde, 
un ange vola à un ermite la coupe d'or par 
laquelle le saint homme tenait encore aux 
vanités de ce monde. Pareille grâce fut faite 
au curé du Bocage. Une poule blanche gratta 
tant et si bien la terre au pied du réséda ? 
qu'elle le fit tout mourir. On ignore d'où 
venait cet oiseau. Pour moi, j'incline à croire 
que l'ange qui déroba, dans le désert, la 
coupe de l'ermite se changea en poule blanche 
pour détruire l'obstacle qui barrait au bon 
prêtre le chemin de la perfection. 



 Gilbert Augustin-Thierry, 



M. PIGEONNEAU 



M. PIGEONNEAU 



J'ai voué, comme on sait, ma vie entière 
à l'archéologie égyptienne. Je serais bien 
ingrat envers la patrie, la science et moi- 
même, si je regrettais d'avoir été appelé, dès 
ma jeunesse, dans la voie que je suis avec 
honneur depuis quarante ans. Mes travaux 
n'ont pas été stériles. Je dirai, sans me 
flatter, que mon Mémoire sur un manche de 
miroir égyptien, du musée du Louvre, peut 
encore être consulté avec fruit, bien qu'il 
date de mes débuts. Quant à l'étude assez 
volumineuse que j'ai consacrée postérieure- 
ment à l'un des poids de bronze trouvés, 



44 M. PIGEONNEAU 

en 1851, dans les fouilles du Sérapéon, 
j'aurais mauvaise grâce à n'en penser aucun 
bien, puisqu'elle m'ouvrit les portes de 
l'Institut. 

Encouragé par l'accueil flatteur que mes 
recherches en ce sens avaient reçu de plu- 
sieurs de mes nouveaux collègues, je fus 
tenté, un moment, d'embrasser dans un tra- 
vail d'ensemble les poids et mesures en 
usage à Alexandrie sous le règne de Ptolémée 
Aulète (80-52). Mais je reconnus bientôt 
qu'un sujet si général ne peut être traité par 
un véritable érudit, et que la science sérieuse 
ne saurait l'aborder sans risquer de se com- 
promettre dans toutes sortes d'aventures. Je 
sentis qu'en considérant plusieurs objets à 
la fois, je sortais des principes fondamentaux 
de l'archéologie. Si je confesse aujourd'hui 
mon erreur, si j'avoue l'enthousiasme incon- 
cevable que m'inspira une conception tout à 
fait démesurée, je le fais dans l'intérêt des 
jeunes gens, qui apprendront, sur mon 
exemple, à vaincre l'imagination. Elle est 
nôtre plus cruelle ennemie. Tout savant qui 



M. PIGEONNEAU 45 

n'a pas réussi à l'étouffer en lui est à jamais 
perdu pour l'érudition. Je frémis encore à 
la pensée des abîmes dans lesquels mon 
esprit aventureux allait me précipiter. J'étais 
à deux doigts de ce qu'on appelle l'histoire. 
Quelle chute ! J'allais tomber dans l'art. Car 
l'histoire n'est qu'un art, ou tout au plus 
une fausse science. Qui ne sait aujourd'hui 
que les historiens ont précédé les archéolo- 
gues, comme les astrologues ont précédé les 
astronomes, comme les alchimistes ont pré- 
cédé les chimistes, comme les singes ont 
précédé les hommes? Dieu merci! j'en fus 
quitte pour la peur. 

Mon troisième ouvrage, je me hâte de le 
dire, était sagement conçu. C'était un mé- 
moire intitulé : De la toilette d'une dame 
égyptienne, dans le moyen empire, d'après une 
peinture inédite. Je traitai le sujet de façon à 
ne point m'égarer. Je n'y introduisis pas 
une seule idée générale. Je me gardai de ces 
considérations, de ces rapprochements et de 
ces vues dont certains de mes collègues 
gâtent l'exposé des plus belles découvertes. 

3. 



46 M. PIGEONNEAU 

Pourquoi fallut-il qu'une œuvre si saine eût 
une destinée si bizarre? Par quel jeu du sort 
devait-elle être pour mon esprit la cause des 
égarements les plus monstrueux ? Mais n'an- 
ticipons pas sur les faits et ne brouillons 
point les dates. Mon mémoire fut désigné 
pour être lu dans une séance publique des 
cinq académies, honneur d'autant plus pré- 
cieux qu'il échoit rarement à des produc- 
tions d'un tel caractère. Ces réunions aca- 
démiques sont très suivies depuis quelques 
années par les gens du monde. 

Le jour où je fis ma lecture, la salle était 
envahie par un public d'élite. Les femmes 
s'y trouvaient en grand nombre. De jolis 
visages et d'élégantes toilettes brillaient dans 
les tribunes. Ma lecture fut écoutée avec 
respect. Elle ne fut pas coupée par ces ma- 
nifestations irréfléchies et bruyantes que 
soulèvent naturellement les morceaux litté- 
raires. Non ; le public garda une attitude 
mieux en harmonie avec la nature de 
l'œuvre qui lui était présentée. Il se montra 
sérieux et grave. 



M. PIGEONNEAU 47 

Comme, pour mieux détacher les pensées, 
je mettais des pauses entre les phrases, 
j'eus le loisir d'examiner attentivement par- 
dessus mes lunettes la salle entière. Je puis 
dire qu'on ne voyait point errer des sou- 
rires légers sur les lèvres. Loin de là ! Les 
plus frais visages prenaient une expression 
austère. Il semblait que j'eusse mûri tous 
les esprits par enchantement. Çà et là, tan- 
dis que je lisais, des jeunes gens chucho- 
taient à l'oreille de leur voisine. Ils l'en- 
tretenaient sans doute de quelque point 
spécial traité dans mon mémoire. 

Bien plus ! une belle personne de vingt- 
deux à vingt-quatre ans, assise à l'angle 
gauche de la tribune du Nord, tendait l'o- 
reille et prenait des notes. Son visage pré- 
sentait une finesse de traits et une mobilité 
d'expression vraiment remarquables. L'at- 
tention qu'elle prêtait à ma parole ajoutait 
au charme de sa physionomie étrange. Elle 
n'était pas seule. Un homme grand et ro- 
buste, portant, comme les rois assyriens, 
une longue barbe bouclée et de longs che- 



48 M. PIGEONNEAU 

veux noirs, se tenait près d'elle et lui adres- 
sait de temps en temps la parole à voix 
hasse. Mon attention, partagée d'abord entre 
tout mon public, se concentra peu à peu 
sur cette jeune femme. Elle m'inspirait, }e 
l'avoue, un intérêt que certains de mes col- 
lègues pourront considérer comme indigne 
du caractère scientifique qui est le mien, 
mais j'affirme qu'ils n'auraient pas été plus 
indifférents que moi s'ils s'étaient trouvés à 
pareille fête. A mesure que je parlais, elle 
griffonnait sur un petit carnet de poche; 
visiblement elle passait, en écoutant mon 
mémoire, par les sentiments les plus con- 
traires, depuis le contentement et la joie 
jusqu'à la surprise et même l'inquiétude. 
Je l'examinais avec une curiosité croissante. 
Plût à Dieu que je n'eusse plus regardé 
qu'elle, ce jour-là, sous la coupole! 

J'avais presque terminé ; il ne me restait 
que vingt-cinq ou trente pages tout au plus 
à lire, quand mes yeux rencontrèrent tout 
à coup ceux de l'homme à la barbe assy- 
rienne. Comment vous expliquer ce qui se 



M. PIGEONNEAU 49 

passa alors, puisque je ne le conçois pas 
moi-même? Tout ce que je puis dire, c'est 
que le regard de ce personnage me jeta in- 
stantanément dans un trouble inconcevable. 
Les prunelles qui me regardaient étaient 
fixes et verdâtres. Je ne pus en détourner 
les miennes. Je restai muet, le nez en l'air ! 
Gomme je me taisais, on applaudit. Le si- 
lence s'étant rétabli, je voulus reprendre ma 
lecture. Mais, malgré le plus violent effort, 
je ne parvins pas à arracher mes regards 
des deux vivantes lumières auxquelles ils 
étaient mystérieusement rivés. Ce n'est pas 
tout. Par un phénomène plus inconcevable 
encore, je me jetai, contrairement à l'usage 
de toute ma vie, dans une improvisation. 
Dieu sait si celle-là fut involontaire ! Sous 
l'influence d'une force étrangère, inconnue, 
irrésistible, je récitai avec élégance et cha- 
leur des considérations philosophiques sur 
la toilette des femmes à travers les âges ; je 
généralisai, je poétisai, je parlai, Dieu me 
pardonne ! de l'éternel féminin et du désir 
errant comme un souffle autour des voiles 



50 M. PIGEONNEAU 

parfumés dont la femme sait parer sa 
beauté. 

L'homme à la barbe assyrienne ne cessait 
de me regarder fixement. Et je parlais. 
Enfin il baissa les yeux et je me tus. Il 
m'est pénible d'ajouter que ce morceau , 
aussi étranger à ma propre inspiration que 
contraire à l'esprit scientifique, fut couvert 
d'applaudissements enthousiastes. La jeune 
femme de la tribune du Nord battait des 
mains et souriait. 

Je fus remplacé au pupitre par un membre 
de l'Académie française, visiblement contra- 
rié d'avoir à se faire entendre après moi. Ses 
craintes étaient peut-être exagérées. La pièce 
qu'il lut fut écoutée sans trop d'impatience. 
J'ai bien cru m'apercevoir qu'elle était en 
vers. 

La séance aj^ant été levée, je quittai la 
salle en compagnie de plusieurs de mes con- 
frères, qui me renouvelèrent des félicita- 
tions à la sincérité desquelles je veux croire. 

M'étant arrêté un moment sur le quai, 
auprès des lions du Creuzot, pour échanger 



M. PIGEONNEAU 51 

quelques poignées de main, je vis l'homme 
à la barbe assyrienne et sa belle compagne 
monter en coupé. Je me trouvai alors, par 
hasard, au côté d'un éloquent philosophe 
qu'on dit aussi versé dans les élégances 
mondaines que dans les théories cosmiques. 
La jeune femme, passant à travers la por- 
tière sa tête fine et sa petite main, l'appela 
par son nom, et lui dit avec un léger accent 
anglais : 

— Très cher, vous m'oubliez, c'est mal ! 

Quand le coupé se fut éloigné, je deman- 
dai à mon illustre confrère qui étaient cette 
charmante personne et son compagnon. 

— Quoi ! me répondit-il, vous ne connaissez 
pas miss Morgan et son médecin Daoud, 
qui traite toutes les maladies par le magné- 
tisme, l'hypnotisme et la suggestion. Annie 
Morgan est la fille du plus riche négociant 
de Chicago. Elle est venue à Paris avec sa 
mère, il y a deux ans, et elle a faire cons- 
truire un hôtel merveilleux sur l'avenue de 
l'Impératrice . C'est une personne très ins- 
truite et d'une intelligence remarquable. 



52 M. PIGEONNEAU 

— Vous ne me surprenez pas, répondis-je, 
J'avais déjà quelque raison de croire que 
cette Américaine est d'un esprit très sé- 
rieux. 

Mon brillant confrère sourit en me serrant 
la main. 

Je regagnai à pied la rue Saint- Jacques, où 
j'habite depuis trente ans un modeste logis 
du haut duquel je découvre la cime des 
arbres du Luxembourg, et je m'assis à ma 
table de travail. 

J'y restai trois jours assidu, en face 
d'une statuette représentant la déesse Pacht 
avec sa tête de chat. Ce petit monument 
porte une inscription mal comprise par 
M. Grébault. J'en préparai une bonne lec- 
ture avec commentaire. Mon aventure de 
l'Institut me laissait une impression moins 
vive qu'on n'aurait pu craindre. Je n'en 
étais point troublé outre mesure. A dire 
vrai, je l'avais même un peu oubliée, et il 
a fallu des circonstances nouvelles pour 
m'en raviver le souvenir. 

J'eus donc le loisir de mener à bien, 



M. PIGEONNEAU 53 

pendant ces trois jours, ma lecture et mon 
commentaire. Je n'interrompais mon labeur 
archéologique que pour lire les journaux, 
tout remplis de mes louanges. Les feuilles 
les plus étrangères à l'érudition parlaient 
avec éloge du « charmant morceau » qui 
terminait mon mémoire. « C'est une révéla- 
tion, disaient-elles, et M. Pigeonneau nous 
a ménagé la plus agréable surprise. » Je ne 
sais pourquoi je rapporte de semblables 
bagatelles, car je reste tout à fait indifférent 
à ce qu'on dit de moi dans la presse. 

Or, j'étais renfermé dans mon cabinet 
depuis trois jours quand un coup de son- 
nette me fit tressaillir. La secousse impri- 
mée au cordon avait quelque chose d'impé- 
rieux, de fantasque et d'inconnu, qui me 
troubla, et c'est avec une véritable anxiété 
que j'allai moi-même ouvrir la porte. Qui 
trouvai-je sur le palier? La jeune Améri- 
caine naguère si attentive à la lecture de 
mon mémoire, miss Morgan en personne. 

— Monsieur Pigeonneau! 

— C'est moi-même. 



54 M. PIGEONNEAU 

— Je vous reconnais bien, quoique vous 
n'ayez plus votre bel habit à palmes vertes. 
Mais, de grâce, n'allez pas le mettre pour 
moi. Je vous aime beaucoup mieux avec 
votre robe de chambre. 

Je la fis entrer dans mon cabinet. Elle 
jeta un regard curieux sur les papyrus, les 
estampages et les figurations de toute sorte 
qui le tapissent jusqu'au plafond, puis elle 
considéra quelque temps en silence la 
déesse Pacht, qui était sur ma table. Enfin : 

— Elle est charmante, me dit-elle. 

— Vous voulez parler, mademoiselle, de 
ce petit monument? Il présente en effet une 
particularité épigraphique assez curieuse. 
Mais pourrai-je savoir ce qui me vaut 
l'honneur de votre visite? 

— Oh! me répondit-elle, je me moque 
des particularités épigraphiques. Elle a une 
figure de chatte d'une finesse exquise. Vous 
ne doutez pas que ce ne soit une vraie 
déesse, n'est-ce pas, monsieur Pigeonneau? 

Je me défendis contre ce soupçon inju- 
rieux. 



M. PIGEONNEAU 55 

— Pareille croyance, dis-je, serait du 
fétichisme. 

Elle me regarda avec surprise de ses 
grands yeux verts. 

— Ah ! vous n'êtes pas fétichiste. Je ne 
croyais pas qu'on pût être archéologue sans 
être fétichiste. Comment Pacht peut-elie 
vous intéresser si vous ne croyez pas que 
c'est une déesse? Mais laissons cela. Je suis 
venue vous voir, monsieur Pigeonneau, pour 
une affaire très importante. 

— Très importante? 

— Oui, pour un costume. Regardez-moi. 

— Avec plaisir. 

— Est-ce que vous ne trouvez pas que 
j'ai dans le profil certains caractères de la 
race kouschite? 

Je ne savais que répondre. Un semblable 
entretien sortait tout à fait de mes habi- 
tudes. Elle reprit : 

— Oh ! ce n'est pas étonnant. Je me rappelle 
avoir été Égyptienne. Et vous, monsieur 
Pigeonneau, avez-vous été Égyptien? Vous 
ne vous souvenez pas ? C'est étrange. Vous ne 



56 M, PIGEONNEAU 

doutez pas, du moins, que nous ne passions 
par une série d'incarnations successives ? 

— Je ne sais, mademoiselle. 

— Vous me surprenez, monsieur Pigeon- 
neau. 

— M'apprendrez-vous, mademoiselle, ce 
qui me vaut l'honneur?... 

— C'est vrai, je ne vous ai pas encore 
dit que je venais vous prier de m'aider à 
composer un costume égyptien pour le bal 
costumé de la comtesse N***/ Je veux un 
costume d'une vérité exacte et d'une beauté 
stupéfiante. J'y ai déjà beaucoup travaillé, 
monsieur Pigeonneau. J'ai consulté mes sou- 
venirs, car je me rappelle fort bien avoir 
vécu à Thèbes il y a six mille ans. J'ai fait 
venir des dessins de Londres, de Boulaq et 
de New- York. 

— C'était plus sûr. 

— Non ! Rien n'est plus sûr que la révé- 
lation intérieure. J'ai étudié aussi le musée 
égyptien du Louvre. Il est plein de choses 
ravissantes ! Des formes grêles et pures, des 
profils d'une finesse aiguë, des femmes qui 



M. PIGEONNEAU 57 

ont l'air de fleurs, avec je ne sais quoi de 
raide et de souple à la fois ! Et un dieu Bès 
qui ressemblée Sarcey ! Mon Dieu! que tout 
cela est joli ! 

— Mademoiselle, je ne sais pas bien en- 
core... 

— Ce n'est pas tout. Je suis allée entendre 
votre mémoire sur la toilette d'une femme 
du moyen empire et j'ai pris des notes. 11 
était un peu dur, votre mémoire ! Mais je 
l'ai pioché ferme. Avec tous ces documents 
j'ai composé un costume. Il n'est pas encore 
tout à fait bien. Je viens vous prier de me 
le corriger. Venez demain chez moi, cher 
monsieur. Faites cela pour l'amour de 
l'Egypte. C'est entendu. A demain I Je vous 
quitte vite. Maman m'attend dans la voi- 
ture. 

En prononçant ces derniers mots, elle 
s'était envolée; je la suivis. Quand j'atteignis 
l'antichambre, elle était déjà au bas de 
l'escalier, d'où montait sa voix claire : 

— A demain ! avenue du Bois-de-Bou- 
logne, au coin de la villa Saïd. 



58 Bf. PIGEONNEAU 

— Je n'irai point chez cette folle, me dis-je. 

Le lendemain, à quatre heures, je sonnais 
à la porte de son hôtel. Un laquais m'in- 
troduisit dans un immense hall vitré où 
s'entassaient des tableaux, des statues de 
marbre ou de bronze ; des chaises à porteur 
en vernis Martin chargées de porcelaines; 
des momies péruviennes; douze mannequins 
d'hommes et de chevaux couverts d'armures, 
que dominaient de leur haute taille un ca- 
valier polonais portant au dos des ailes 
blanches et un chevalier français en costume 
de tournoi, le casque surmonté d'une tête 
de femme en hennin, peinte et voilée. Tout 
un bois de palmiers en caisse s'élevait dans 
cette salle, au centre de laquelle siégeait un 
gigantesque Bouddah d'or. Au pied du dieu, 
une vieille femme, sordidement vêtue, lisait 
la Bible. J'étais encore ébloui par tant de 
merveilles quand mademoiselle Morgan, 
soulevant une portière de drap pourpre, 
m'apparut en peignoir blanc, garni de cygne, 
Elle s'avança vers moi. Deux grands danois 
à long museau la suivaient. 



M. PIGEONNEAU 59 

— Je savais bien que vous viendriez, 
monsieur Pigeonneau . 

Je balbutiai un compliment: 

— Gomment refuser à une si charmante 
personne? 

— Oh ! ce n'est pas parce que je suis jolie 
qu'on ne me refuse rien. Mais j'ai des secrets 
pour me faire obéir. 

Puis, me désignant la vieille dame qui 
lisait la Bible : 

— Ne faites pas attention, c'est maman. 
Je ne vous présente pas. Si vous lui parliez, 
elle ne pourrait pas vous répondre ; elle est 
d'une secte religieuse qui interdit les paroles 
vaines. C'est une secte de la dernière nou- 
veauté. Les adhérents s'habillent d'un sac 
et mangent dans des écuelles de bois. 
Maman se plaît beaucoup à ces pratiques. 
Mais vous concevez que je ne vous ai pas 
fait venir pour vous parler de maman. Je 
vais mettre mon costume égyptien. Ce ne 
sera pas long. Regardez, en attendant, ces 
petites choses. 

Et elle me fit asseoir devant une armoire 



60 M. PIGEONNEAU 

qui contenait un cercueil de momie, plu- 
sieurs statuettes du moyen empire, des sca- 
rabées et quelques fragments d'un beau 
rituel funéraire. 

Resté seul, j'examinai ce papyrus avec 
d'autant plus d'intérêt qu'il porte un 
nom que j'avais déjà lu sur un cachet. C'est 
le nom d'un scribe du roi Séti I er . Je me 
mis aussitôt à relever diverses particularités 
intéressantes du document. J'étais plongé 
dans ce travail depuis un temps que je ne 
saurais mesurer avec exactitude, quand je 
fus averti par une sorte d'instinct que quel- 
qu'un se tenait derrière moi. Je me re- 
tournai et je vis une merveilleuse créature 
coiffée d'un épervier d'or, et prise dans une 
gaine étroite, toute blanche, qui révélait 
l'adorable et chaste jeunesse de son corps. 
Sur cette gaine, une légère tunique rose, 
serrée à la taille par une ceinture de pier- 
reries, descendait en s'écartant et faisait 
des plis symétriques. Les bras, les pieds 
étaient nus et chargés de bagues. 

Elle se montrait à moi de face, en tour- 



M. PIGEONNEAU 61 

nant la tête sur son épaule droite dans 
une attitude hiératique qui donnait à sa 
délicieuse beauté je ne sais quoi de divin. 

— Quoi ! m'écriai-je, c'est vous, miss 
Morgan ? 

— A moins que ce ne soit Néférou-Ra 
en personne. Vous savez, la Néférou-Ra de 
Leconte de Lisle, la Beauté du Soleil?.. 

Voici qu'elle languit sur son lit virginal, 
Très pâle, enveloppée avec des fines toiles. 

Mais non, vous ne savez pas ! vous ne 
savez pas de vers. C'est pourtant joli les 
vers!.. Allons, travaillons. 

Ayant maîtrisé mon émotion, je fis à cette 
charmante personne quelques remarques 
sur son ravissant costume. J'osai en con- 
tester plusieurs détails comme s' éloignant 
de l'exactitude archéologique. Je proposai de 
remplacer, au chaton des bagues, certaines 
pierres par d'autres d'un usage plus constant 
dans le moyen empire. Enfin, je m'opposai 
décidément au maintien d'une agrafe en 
émail cloisonné. En effet, ce bijou consti- 

4 



62 M. PIGEONNEAU 

tuait un odieux anachronisme. Nous con- 
vînmes d'y substituer une plaque de pierres 
précieuses serties dans de minces alvéoles 
d'or. Elle m'écouta avec une docilité extrême 
et se montra satisfaite de moi jusqu'à vou- 
loir me retenir à dîner. Je m'excusai sur la 
régularité de mes habitudes et la frugalité 
de mon régime, et je pris congé. 

J'étais déjà dans l'antichambre quand elle 
me cria : 

— Hein? est-il assez nitide, mon costume? 
N'est-ce pas qu'au bal de la comtesse N***, 
je ferai bisquer les autres femmes? 

Je fus choqué d'un tel propos. Mais, m'é- 
tant retourné vers elle, je la revis et je 
retombai sous le charme. 

Elle me rappela. 

— Monsieur Pigeonneau, vous êtes un 
aimable homme. Faites-moi un petit conte, 
et je vous aimerai beaucoup, beaucoup, 
beaucoup. 

— Je ne saurais, lui répondis-je. 

Elle haussa ses belles épaules et s'écria : 

— De quelle utilité serait donc la science, 



M. PIGEONNEAU 63 

si elle ne servait à faire des contes? Vous 
me ferez un conte, monsieur Pigeonneau. 

Ne jugeant point utile de renouveler 
mon refus absolu, je me retirai sans rien 
répondre. 

Je me croisai à la porte avec cet homme 
à la barbe assyrienne, le docteur Daoud, 
dont le regard m'avait si étrangement trou- 
blé sous la coupole de l'Institut. Il me fit 
l'effet d'un homme des plus vulgaires et sa 
rencontre me fut pénible. 

Le bal de la comtesse N*** eut lieu quinze 
jours environ après v ma visite. Je ne fus 
point surpris de lire dans les journaux que 
la belle miss Morgan y avait fait sensation 
dans le costume de Néférou-Ra. 

Je n'entendis plus parler d'elle tout le 
reste de l'année 1886. Mais, le premier jour 
du nouvel an, comme j'écrivais dans mon 
cabinet, un valet m'apporta une lettre et 
un panier. 

— De la part de miss Morgan, me dit-il. 

Et il se retira. 

Le panier étant posé sur ma table, il en 



64 M. PIGEONNEAU 

sortit un miaulement. Je l'ouvris; un petit 
chat gris s'en échappa. 

Ce n'était pas un angora. C'était un chat 
d'une espèce orientale plus svelte que les 
nôtres, et fort ressemblant, autant que j'en 
pus juger, à ceux de ses congénères dont 
on trouve en si grand nombre, dans les hy- 
pogées de Thèbes, les momies enveloppées 
de bandelettes grossières. Il se secoua, re- 
garda autour de lui, fit le gros dos, bâilla, 
puis s'alla frotter en ronronnant contre la 
déesse Pacht, qui élevait sur ma table sa 
taille pure et son fin museau. Bien que de 
couleur sombre et de pelage ras, il était 
gracieux. Il semblait intelligent et se mon- 
trait aussi peu sauvage que possible. Je ne 
pouvais concevoir les raisons d'un si bizarre 
présent. La lettre de miss Morgan ne m'ins- 
truisit pas beaucoup à cet égard. Elle était» 
ainsi conçue: 

« Cher monsieur, 

» Je vous envoie un petit chat que le 
» docteur Daoud a rapporté d'Egypte et 



M. PIGEONNEAU 65 

» que j'aime beaucoup. Traitez-le bien par 
» amour pour moi. Baudelaire, le plus 
» grand poète français après Stéphane Mal- 
» larme, a dit : 

» Les amoureux fervents et les savants austères 

» Aiment également, dans leur mûre saison, 

» Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, 

* Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. 

» Je n'ai pas besoin de vous rappeler que 
y> vous devez me faire un conte. Vous me 
» l'apporterez le jour des Rois. Nous dîne- 
» rons ensemble. 

» Annie Morgan. 

» P.-S. — Votre petit chat se nomme 
» Porou. » 

Après avoir lu cette lettre, je regardai 
Porou qui, debout sur ses pattes de der- 
rière, léchait le museau noir de Pacht, sa 
sœur divine. Il me regarda, et je dois dire 
que, de nous deux, ce n'était pas lui le 
plus étonné. 
Je me demandais en moi-même: 
— Qu'est-ce que cela veut dire? 

4. 



66 M. PIGEONNEAU 

Mais je renonçai bientôt à y rien com- 
prendre. Je suis bien bon, me dis-je, de 
chercher un sens aux folies d'une jeune 
détraquée. Travaillons. Quant à ce petit 
animal, madame Magloire, ma gouvernante, 
pourvoira à ses besoins. Je me remis à un 
travail de chronologie d'autant plus inté- 
ressant pour moi que j'y malmène quelque 
peu mon éminent confrère, M. Maspéro. 
Porou ne quitta pas ma table. Assis sur son 
derrière, les oreilles droites, il me regardait 
écrire. Chose incroyable, je ne fis rien de 
bon ce jour-là. Mes idées se brouillaient; il 
me venait à l'esprit des bribes de chansons 
et des lambeaux de contes bleus. J'allai me 
coucher assez mécontent de moi» Le lende- 
main je retrouvai Porou assis sur ma table 
et se léchant la patte. Ce jour-là encore, 
je travaillai mal; Porou et moi nous pas- 
sâmes le plus clair des heures à nous re- 
garder. Le lendemain alla de même et le 
surlendemain, bref, toute la semaine. J'au- 
rais dû m'en affliger; mais il faut confesser 
que peu à peu je prenais mon mal en 



M. PIGEONNEAU 67 

patience et même en gaieté. La rapidité avec 
laquelle un honnête homme se déprave est 
quelque chose d'effrayant. Le dimanche de 
l'Epiphanie, je me levai tout joyeux et je 
courus à ma table, où Porou m'avait pré- 
cédé selon sa coutume. Je pris un beau 
cahier de papier blanc, je trempai ma plume 
dans l'encre et j'écrivis en grandes lettres, 
sous le regard de mon nouvel ami : Mésa- 
ventures d'un commissionnaire borgne. Puis, 
sans que mes yeux quittassent le regard de 
Porou, j'écrivis tout le jour, avec une pro- 
digieuse rapidité, un récit d'aventures si 
merveilleuses, si plaisantes, si diverses, que 
j'en étais moi-même tout égayé. Mon cro- 
cheteur borgne se trompait de fardeaux et 
commettait les méprises les plus comiques. 
Des amoureux placés dans une situation cri- 
tique recevaient de lui, sans qu'il s'en dou- 
tât, un secours imprévu. Il transportait des 
armoires avec des hommes cachés dedans. Et 
ceux-ci, introduits dans un nouveau domi- 
cile, effrayaient des vieilles dames. Mais 
comment analyser un conte si joyeux? Vingt 



68 M. PIGEONNEAU 

fois j'éclatai de rire en l'écrivant. Si Porou, 
lui, ne riait pas, son air grave était aussi 
plaisant que les mines les plus hilares» 
Il était sept heures du soir quand je traçai 
la dernière ligne de cet aimable ouvrage. 
Depuis une heure, la chambre n'était 
éclairée que par les yeux phosphorescents 
de Porou . J'avais écrit aussi facilement dans 
l'obscurité que je l'eusse pu faire à la clarté 
d'une bonne lampe. Mon conte une fois 
terminé, je m'habillai; je mis mon habit 
noir et ma cravate blanche, puis, prenant 
congé de Porou, je descendis rapidement 
mon escalier et m'élançai dans la rue. Je 
n'y avais pas fait vingt pas que je me sentis 
tiré par la manche. 

— Où courez-vous ainsi, mon oncle, 
comme un somnambule? 

C'était mon neveu Marcel qui m'interpel- 
lait de la sorte, un honnête et intelligent 
jeune homme, interne à la Salpêtrière. On 
dit qu'il réussira dans la médecine. Et, de 
fait, il aurait l'esprit assez bon s'il se défiait 
davantage de son imagination capricieuse. 



M. PIGEONNEAU 69 

— Mais, lui répondis-je,je vais porter un 
conte de ma façon à miss Morgan. 

— Quoi ! mon oncle, vous faites des contes 
et vous connaissez miss Morgan ? Elle est 
bien jolie. Connaissez- vous aussi le docteur 
Daoud, qui la suit partout ? 

— Un empirique, un charlatan ! 

- Sans doute, mon oncle, mais à coup 
sûr un expérimentateur extraordinaire. Ni 
Bernheim, ni Liégeois, ni Charcot lui-même 
n'ont obtenu les phénomènes qu'il produit 
à volonté. Il produit l'hypnotisme et la sug- 
gestion sans contact, sans action directe, par 
l'intermédiaire d'un animal. Il se sert ordi- 
nairement pour ses expériences de petits 
chats à poils ras. Voici comment il procède : 
il suggère un acte quelconque à un chat, 
puis il envoie l'animal dans un panier au 
sujet sur lequel il veut agir. L'animal trans- 
met la suggestion qu'il a reçue, et le patient,. 
sous l'influence de la bête, exécute ce que 
l'opérateur a commandé. 

— En vérité, mon neveu ? 

— En vérité, mon oncle. 



70 M. PIGEONNEAU 

— Et quelle est la part de miss Morgan 
dans ces belles expériences ? 

— Miss Morgan, mon oncle, fait travail- 
ler Daoud à son profit et se sert de l'hyp- 
notisme et de la suggestion pour faire faire 
des bêtises aux gens, comme si sa beauté n'y 
suffisait pas. 

Je n'en entendis pas davantage. Une force 
irrésistible m'entraînait vers miss Morgan, 



 Jean Psichari 



LÀ FILLE DE LILITH 



LA FILLE DE LILITH 



J'avais quitté Paris la veille an soir et 
passé dans un coin de wagon une longue et 
muette nuit de neige. J'attendis six mor- 
telles heures à X... et trouvai dans l'après- 
midi seulement une carriole de paysan pour 
me conduire à Artigues. La plaine ? dont les 
plis s'élèvent et s'abaissent tour à tour des 
deux côtés de la route et que j'avais vue 
jadis riante au grand soleil, était mainte- 
nant couverte d'un voile épais de neige sur 
laquelle se tordaient les pieds noirs des 
vignes. Mon guide poussait mollement son 
vieux cheval, et nous allions, enveloppée 

5 



74 LA FILLE DE LILITH 

d'un silence infini que déchirait par inter- 
valles le cri plaintif d'un oiseau. Triste jus- 
qu'à la mort, je murmurai dans mon cœur 
cette prière : « Mon Dieu, Dieu de misé- 
ricorde, préservez-moi du désespoir et ne me 
laissez pas commettre, après tant de fautes, 
le seul péché que vous ne pardonniez pas. » 
Alors je vis le soleil, rouge et sans rayons, 
descendre comme une hostie sanglante à 
l'horizon et, me rappelant le divin sacrifice 
du Calvaire, je sentis l'espérance entrer dans 
mon âme. Les roues continuèrent quelque 
temps encore à faire craquer la neige. Enfin, 
le voiturier me montra du bout de son 
fouet le clocher d'Àrtigues qui se dressait 
comme une ombre dans la brume rougeâtre. 

— Eh! donc, me dit cet homme, vous 
descendez au presbytère? Vous connaissez 
M. le curé? 

— Je le connais depuis mon enfance. Il 
était mon maître quand j'étais écolier. 

— Il est savant dans les livres ? 

— Mon ami, M. le curé Safrac est aussi 
savant qu'il est vertueux. 



LA FÏLLE DE LILITH 75 

— ■ On le dit On dit pareillement autre 
chose. 

— Que dit-on , mon ami? 

— On dit ce qu'on veut, et moi je laisse 

dire. 

— Quoi encore? 

— ■ Donc, il y en a qui croient que M. le 

curé est devin et qu'il jette des sorts. 

— Quelle folie ! 

— Moi, monsieur, je ne dis rien. Mais, si 
M. Safrac n'est pas un devin qui jette des 
sorts, pourquoi lit-il dans les livres, donc? 

La carriole s'arrêta devant le presbytère-. 

Je laissai cet imbécile et suivis la servante 
du curé, qui me conduisit à son maître, 
dans la salle où déjà la table était servie. 
Je trouvai M. Safrac bien changé depuis 
trois ans que je ne l'avais vu. Son grand 
corps s'était voûté. Sa maigreur devenait 
excessive. Deux yeux perçants luisaient sur 
son visage émacié. Son nez, qui semblait 
agrandi, descendait sur la bouche amincie. 
Je tombai dans ses bras et je m'écriai en 
sanglotant : « Mon père, mon père ! je viens 



76 LA FILLE DE LILITH 

à vous parce que j'ai péché. Mon père, mon 
vieux maître, ô vous, dont la science pro- 
fonde et mystérieuse épouvantait mon esprit, 
mais qui rassuriez mon âme en me mon- 
trant votre cœur maternel, tirez votre en- 
fant du bord de l'abîme. O mon seul ami, 
sauvez-moi ; éclairez-moi, 6 mon unique 
lumière! » 

Il m'embrassa, me sourit avec cette ex- 
quise bonté dont il m'avait donné tant de 
preuves dans ma première jeunesse, et, 
reculant d'un pas comme pour mieux me 
voir : 

— - Eh I adieu ! me dit-il, en me saluant 
à la mode de son pays, car M. Safrac est 
né sur le bord de la Garonne, au milieu 
de ces vins illustres qui semblent l'em- 
blème de son âme généreuse et parfumée. 

Après avoir professé la philosophie avec 
éclat à Bordeaux, à Poitiers et à Paris, il 
demanda pour unique faveur une pauvre 
crue dans le pays où il était né et où il 
voulait mourir. Curé d'Artigues depuis six 
ans, il pratique dans ce village perdu la 



LA FILLE DE LILJTH 77 

plus humble piété et la science la plus 
haute. 

— Eh ! adieu ! mon enfant, répétait-il. 
Vous m'avez écrit, pour m'annoncer votre 
arrivée, une lettre qui m'a bien touché. Il 
est donc vrai que vous n'avez point oublié 
votre vieux maître? 

Je voulus me jeter à ses pieds, en bal- 
butiant encore : « Sauvez-moi ! sauvez-moi ! » 
Mais il m'arrêta d'un geste à la fois impé- 
rieux et doux. 

— Ary, me dit-il, vous me direz demain 
ce que vous avez à me dire. Présentement, 
chauffez-vous. Puis nous souperons, car vous 
devez avoir grand froid et grand'faim ! 

La servante apporta sur la table la sou- 
pière, d'où montait une colonne de vapeur 
odorante. C'était une vieille femme dont les 
cheveux étaient cachés sous un foulard noir 
et qui mêlait étrangement sur sa face ridée 
la beauté du type à la laideur de la décré- 
pitude. J'étais profondément troublé ; pour- 
tant la paix de la sainte demeure, la gaieté 
du feu de sarment, de la nappe blanche, 



78 LA FILLE DE LILITH 

du vin versé et des plats fumants entrèrent 
peu à peu dans mon âme. Tout en man- 
geant, j'oubliais presque que j'étais venu au 
foyer de ce prêtre changer l'aridité de mes 
remords en la rosée féconde du repentir. 
M* Safrac me rappela les heures déjà loin- 
taines qui nous avaient réunis sous le toit 
du collège, où il professait la philosophie. 

— Ary, me dit-il, vous étiez mon meil- 
leur élève. Votre prompte intelligence allait 
sans cesse au delà de la pensée du maître. 
C'est pourquoi je m'attachai tout de suite à 
vous. J'aime la hardiesse chez un chrétien. 
Il ne faut pas que la foi soit timide quand 
l'impiété montre une indomptable audace. 
L'Église n'a plus aujourd'hui que des 
agneaux : il lui faut des lions. Qui nous 
rendra les pères et les docteurs dont le 
regard embrassait toutes les sciences? La 
vérité est comme le soleil; elle veut l'œil de 
l'aigle pour la contempler. 

— Àh ! monsieur Safrac 5 vous portiez, 
vous; sur toutes les questions cet œil auda- 
cieux que rien n'éblouit. Je me rappelle que 



LA PILLE DE LILITH /9 

vos opinions effrayaient parfois ceux mêmes 
de vos confrères que la sainteté de votre vie 
remplissait d'admiration. Vous ne redoutiez 
pas les nouveautés. C'est ainsi, par exemple, 
que vous incliniez à admettre la pluralité 
des mondes habités. 

Son œil s'alluma 

— Que diront les timides quand ils liront 
mon livre? Ary, sous ce beau ciel, dans ce 
pays que Dieu fît avec un spécial amour 5 
j'ai médité, j'ai travaillé. Vous savez que je 
possède assez bien l'hébreu, l'arabe, le per- 
san et plusieurs idiomes de l'ïnde. Vous 
savez aussi que j'ai transporté ici une biblio- 
thèque riche en manuscrits anciens» Je suis 
entré profondément dans la connaissance 
des langues et des traditions de l'Orient pri- 
mitif. Ce grand labeur, avec l'aide de Dieu, 
n'aura pas été sans fruit. Je viens de termi- 
ner mon livre des Origines qui répare et sou- 
tient cette exégèse sacrée dont la science 
impie croyait voir la ruine imminente. Ary, 
Dieu a voulu, dans sa miséricorde, que la 
science et la foi fussent enfin réconciliées. 



80 LA FILLE DE LILITH 

Pour opérer un tel rapprochement, je suis 
parti de cette idée: La Bible, inspirée par 
le Saint Esprit, ne dit rien que de vrai, mais 
elle ne dit pas tout ce qui est vrai. Et com- 
ment le dirait-elle, puisqu'elle se propose, 
pour objet unique, de nous informer de ce 
qui est nécessaire à notre salut . éternel ? 
Hors de ce grand dessein, il n'existe rien 
pour elle. Son plan est aussi simple qu'il 
est immense. Il embrasse la chute et la 
rédemption. C'est l'histoire divine de 
l'homme. Elle est complète et limitée. Rien 
n'y a été admis pour satisfaire de profanes 
curiosités. Or, il ne faut pas que la science 
impie triomphe plus longtemps du silence 
de Dieu. Il est temps de dire : « Non, la Bible 
n'a pas menti, parce qu'elle n'a pas tout 
révélé. y> Telle est la vérité que je proclame. 
M'aidant de la géologie, de l'archéologie 
préhistorique, des cosmogonies orientales, 
des monuments hittites et sumériens, des 
traditions chaldéennes et babyloniennes, des 
antiques légendes conservées dans le Tal- 
mud, j'ai affirmé l'existence des préada- 



LA FILLE DE LILITH 81 

mites, dont Fauteur inspiré de la Genèse 
ne parle point pour la seule raison que leur 
existence n'intéressait point le salut éternel 
des enfants d'Adam. Bien plus, un examen 
minutieux des premiers chapitres de la Ge- 
nèse m'a démontré l'existence de deux créa- 
tions successives, séparées par de longs âges, 
et dont la seconde n'est, pour ainsi dire, 
que l'adaptation d'un canton de la terre aux 
besoins d'Adam et de sa postérité. 

Il s'arrêta une seconde et reprit à voix 
basse, avec une gravité vraiment religieuse : 

— Moi, Martial Safrac, prêtre indigne, 
docteur en théologie, soumis comme un 
enfant obéissant à l'autorité de notj*e sainte 
mère l'Église, j 'affirme avec une certitude 
absolue — sous la réserve expresse de l'au- 
torité de notre saint père le Pape et des 
conciles — qu'Adam, créé à l'image de Dieu, 
eut deux femmes, dont Eve est la seconde. 

Ces paroles singulières me tiraie»*. peu 
à peu hors de moi-même et j'y prenais 
un étrange intérêt. Aussi éprouvai-je quel- 
que déception quand M. Safrac, laissant 

5. 



832 LA FILLE DE LILÏTH 

tomber ses coudes sur la table, me dit : 

— C'en est assez sur ce sujet. Peut-être 
lirez-vous ud jour mon livre qui vous ins- 
truira sur ce point. J'ai dû, pour obéir à 
un strict devoir, soumettre cet ouvrage à 
Monseigneur et solliciter l'approbation de Sa 
Grandeur. Le manuscrit est à cette heure 
à l'archevêché et j'attends d'un moment à 
l'autre une réponse que j'ai tout lieu de 
croire favorable. Mon cher enfant, goûtez 
ces cèpes de nos bois et ce vin de nos crus 
et dites si ce pays n'est pas la seconde terre 
promise, dont la première n'était que 
l'image et la prophétie. 

A partir de ce moment, la conversation, 
plus familière, roula sur nos souvenirs 
communs. 

— Oui, mon enfant, me dit M. Safrac, 
vous étiez mon élève de prédilection. Dieu 
permet lès préférences quand elles sont fon- 
dées sur un jugement équitable. Or, je 
jugeai tout de suite qu'il y avait en vous 
l'étoffe d'un homme et d'un chrétien. Ce 
n'est pas qu'il ne parût en vous de grandes 



LA FILLE DE LÏLÏTH 83 

imperfections. Vous étiez inégal, incertain, 
prompt à vous troubler. Des ardeurs, encore 
secrètes, couvaient dans votre âme. Je vous 
aimais pour votre grande inquiétude, comme 
un autre de mes élèves pour des qualités 
contraires. Je chérissais Paul d'Ervy pour 
l'inébranlable fermeté de son esprit et de 
son cœur. 

A ce nom, je rougis, je pâlis, j'eus peine 
à retenir un cri, et, quand je voulus ré- 
pondre, il me fut impossible de parler. 
M. Safrac ne parut pas s'apercevoir de 
mon trouble. 

— Si j'ai bonne mémoire, c'était votre 
meilleur camarade, ajouta-t-ii. Tous êtes 
resté lié intimement avec lui, n'est-ii pas 
vrai? Je sais qu'il est entré dans la carrière 
diplomatique où on lui présage un bel 
avenir. Je souhaite qu'il soit appelé dans 
des temps meilleurs auprès du Saint-Siège. 
Vous avez en lui un ami fidèle et dévoué. 

— Mon père, répondis-je avec effort, je 
vous parlerai demain de Paul d'Ervy ei 
d'une autre personne. 



84 LA FILLE DE LILITH 

M. Safrac me serra la main. Nous nous 
séparâmes et je me retirai dans la chambre 
qu'il m'avait fait préparer. Dans mon lit par- 
fumé de lavande, je rêvai que j'étais encore 
enfant et qu'agenouillé dans la chapelle du 
collège j'admirais les femmes blanches et 
lumineuses dont la tribune était remplie, 
quand tout à coup une voix, sortie d'un 
nuage, parla au-dessus de ma tête et dit : 
« Ary, tu crois les aimer en Dieu, mais 
c'est Dieu que tu aimes en elles. » 

Le matin à mon réveil, je trouvai M. Sa- 
frac debout au chevet de mon lit. 

— Ary, me dit-il, venez entendre la messe 
que je célébrerai à votre intention. A l'issue 
du saint sacrifice, je serai prêt à écouter ce 
que vous avez à me dire. 

L'église d'Artigues est un petit sanctuaire 
de ce style roman qui fleurissait encore 
en Aquitaine au xn e siècle. Restauré il y a 
vingt ans, elle reçut un clocher qui n'était 
point prévu dans le plan primitif. Du moins, 
étant pauvre, elle garda sa pure nudité. Je 
m'associai, autant que mon esprit me le 



LA FILLE DE LILITH 85 

permettait, aux prières du célébrant, puis 
je rentrai avec lui au presbytère. Là, nous 
déjeunâmes d'un peu de pain et de lait, puis 
nous entrâmes dans la chambre de M. Safrac. 

Ayant approché une chaise de la chemi- 
née, au-dessus de laquelle un crucifix était 
suspendu, il m'invita à m'asseoir, et, s'é- 
tant assis lui-même près de moi, il me fit 
signe de parler. Au dehors, la neige tom- 
bait. Je commençai ainsi : 

— Mon père, il y a dix ans qu'au sortir 
de vos mains je suis entré dans le monde. 
J'y ai gardé ma foi ; hélas ! non pas ma 
pureté. Mais je n'ai pas besoin de vous re- 
tracer mon existence; vous la connaissez, 
vous mon guide spirituel, l'unique directeur 
de ma conscience. D'ailleurs, j'ai hâte d'ar- 
river à l'événement qui a bouleversé ma vie. 
L'année dernière, ma famille avait résolu 
de me marier et j'y avais moi-même con- 
senti volontiers. La jeune fille qui m'était 
destinée présentait tous les avantages que 
recherchent d'ordinaire les parents. De plus, 
elle était jolie; elle me plaisait, en sorte 



86 LA FILLE DE LILITH 

qu'au lieu d'un mariage de convenance, 
j'allais faire un mariage d'inclination. Ma 
demande fut agréée. On nous fiança. Le 
bonheur et le repos de ma vie semblaient 
assurés, quand je reçus une lettre de Paul 
d'Ervy qui, revenu de Constantinople, m'an- 
nonçait son arrivée à Paris et témoignait 
une grande envie de me voir. Je courus chez 
lui et lui annonçai mon mariage. Il me 
félicita cordialement. 

— Mon vieux frère, me dit-il, je me ré- 
jouis de ton bonheur. 

Je lui dis que je comptais qu'il serait mon 
témoin, il accepta bien volontiers. La date 
de mon mariage était fixée au 15 mai et il 
ne devait rejoindre son poste que dans les 
premiers jours de juin. 

— Voilà qui va bien, lui dis-je. Et toi?.. 

— Oh! moi, répondit-il avec un sourire 
qui exprimait à la fois la joie et la tris- 
tesse, moi, quel changement 1 . , je suis fou... 
une femme... Ary, je suis bien heureux ou 
bien malheureux ! Quel nom donner au 
bonheur qu'on a acheté par une mauvaise 



LÀ FILLE DE LILÏTH 87 

action? J'ai trahi, j'ai désolé un excellent 
ami..* j'ai enlevé, là-bas, à Constanti- 
nopîe^ la... 

M. Safrac m'interrompit : 

— Mon fils, retranchez de votre récit les 
fautes des autres et ne nommez personne. 

Je promis d'obéir et je continuai de la 
sorte : 

— * Paul avait à peine achevé de parler 
quand une femme entra dans la chambre. 
C'était elle, manifestement : vêtue d'un long 
peignoir bleu, elle semblait chez elle. Je 
vous peindrai d'un seul mot l'impression 
terrible qu'elle me fit. Elle ne me parut 
pas naturelle. Je sens combien ce terme est 
obscur et rend mal ma pensée. Mais peut- 
être deviendra-t-il plus intelligible par la 
suite de mon récit. En vérité, dans l'expres- 
sion de ses yeux d'or qui jetaient par mo- 
ments des gerbes d'étincelles, dans la courbe 
de sa bouche énigmatique, dans le tissu de 
sa chair à la fois brune et lumineuse, 
dans le jeu des lignes heurtées et pourtant 
harmonieuses de son corps, dans la légèreté 



88 LA FILLE DE LILITH 

aériennne de ses pas, jusque dans ses bras 
nus auxquels des ailes invisibles sem- 
blaient attachées ; enfin dans tout son être 
ardent et fluide, je sentis je ne sais quoi 
d'étranger à la nature humaine, je ne sais 
quoi d'inférieur et de supérieur à la femme 
telle que Dieu l'a faite, en sa bonté redou- 
table, pour qu'elle fût notre compagne sur 
cette terre d'exil. Du moment que je la vis, 
un sentiment monta dans mon âme et l'em- 
plit toute : je ressentis le dégoût infini de 
tout ce qui n'était pas cette femme. 

En la voyant entrer, Paul avait froncé 
légèrement le sourcil; mais, se ravisant 
tout aussitôt, il essaya de sourire. 

— Leila, je vous présente mon meilleur 
ami. 

Leila répondit : 

— Je connais M. Ary. 

Cette parole devait sembler étrange, puis- 
que certainement nous ne nous étions ja- 
mais vus; mais l'accent lont elle fut dite 
était plus étrange encore., Si le cristal pen- 
sait, il parlerait ainsi. 



LA FILLE DE LILITH 89 

— Mon ami Àry, ajouta Paul, se marie 
dans six semaines. 

À ces mots, Leila me regarda et je 
vis clairement que ses yeux d'or disaient 
non. 

Je sortis fort troublé, sans que mon ami 
montrât la moindre envie de me retenir. 
Tout le jour, j'errai au hasard dans les 
rues, le cœur vide et désolé; puis, me trou- 
vant, par hasard, le soir sur le boulevard 
devant une boutique de fleuriste, je me rap- 
pelai ma fiancée et j'entrai prendre pouï 
elle une branche de lilas blanc. J'avais à 
peine la fleur entre les doigts qu'une petite 
main mè l'arracha et je vis Leila qui s'en 
allait en riant. Elle était vêtue d'une courte 
robe grise, d'une veste également grise et 
d'un petit chapeau rond. Ce costume de 
Parisienne en course allait, je dois le dire, 
aussi mal que possible à la beauté féerique 
de cette créature et semblait sur elle une 
sorte de déguisement. C'est pourtant en la 
voyant ainsi que je sentis que je l'aimais 
d'un inextinguible amour. Je voulus la 



90 LA FILLE DE LILI1H 

rejoindre, mais elle m'échappa au milieu 
des passants et des voitures. 

À compter de ce moment, je ne vécus 
plus. J'allai plusieurs fois chez Paul, sans 
revoir Leila. Il me recevait amicalement, 
mais il ne me parlait pas d'elle» Nous 
n'avions rien à nous dire et je le quittais 
tristement. Un jour enfin, le valet de 
chambre me dit: « Monsieur est sorti. » 
Et il ajouta : « Monsieur veut- il parler à 
madame? » Je répondis oui. Oh! mon père, 
ce mot, ce petit mot, quelles larmes de 
sang pourront jamais l'expier? J'entrai. Je 
la trouvai dans le salon, à demi couchée 
sur un divan, dans une robe jaune comme 
l'or, sous laquelle elle avait ramené ses 
pieds. Je la vis... Mais non, je ne voyais 
plus. Ma gorge s'était tout à coup séchée, je 
ne pouvais parler. Une odeur de myrrhe et 
d'aromates qui venait d'elle m'enivra de 
langueur et de désirs, comme si tous les 
parfums du mystique Orient étaient entrés 
à la fois dans mes narines frémissantes. 
Non, certes, ce n'était pas là une femme 



LA FILLE DE LILÏTH 91 

naturelle , car rien d'humain ne transparais- 
sait en elle; son visage n'exprimait aucun 
sentiment bon ou mauvais, hors celui d'une 
volupté à la fois sensuelle et céleste. Sans 
doute, elle vit mon trouble, car elle me 
demanda, de sa voix plus pure que le chant 
des ruisseaux dans les bois : 

— Qu'avez- vous? 

Je me jetai à ses pieds et je m'écriai dans 
les larmes: 

— Je vous aime éperdument !... 

Alors elle ouvrit les bras; puis, répandant 
sur moi le regard de ses yeux voluptueux 
et candides : 

— Pourquoi ne Pavez-vous pas dit plus 
tôt 5 mon ami? 

Heure sans nom! Je pressai Leiïa renver- 
sée dans mes bras. Et il me sembla que, 
tous deux emportés ensemble en plein ciel, 
nous le remplissions tout entier. Je me sen- 
tis devenir l'égal de Bien, et je crus possé- 
der en mon sein toute la beauté du monde 
et toutes les harmonies de la nature, les 
étoiles et les fleurs, et les forêts qui chan- 



92 LA FILLE DE LILITH 

tent, et les fleuves et les mers profondes. 
J'avais mis l'infini dans un baiser... 

A ces mots, M. Safrac, qui m' écoutait 
depuis quelques instants avec une impatience 
visible, se leva et, debout contre la chemi- 
née, ayant retroussé sa soutane jusqu'aux 
genoux pour se chauffer les jambes, il me 
dit avec une sévérité qui allait jusqu'au 
mépris : 

— Vous êtes un misérable blasphémateur 
et, loin de détester vos crimes, vous ne les 
confessez que par orgueil et par délectation 
Je ne vous écoute plus. 

A ces mots, je fondis en larmes et lui 
demandai pardon. Reconnaissant que mon 
humilité était sincère, il m'autorisa à pour- 
suivre mes aveux, à la condition de m'y 
déplaire. 

Je repris mon récit comme il suit, avec 
la résolution de l'abréger le plus possible : 

— Mon père, je quittai Leila, déchiré de 
remords. Mais, dès le lendemain, elle vint 
chez moi, et alors commença une vie qui 
me brisa de délices et de tortures. J'étais 



LA FILLE DE LILITH 93 

jaloux de Paul, que j'avais trahi, et je souf- 
frais cruellement. Je ne crois pas qu'il y 
ait un mal plus avilissant que la jalousie, 
ni qui remplisse Fâme de plus odieuses 
images. Leila ne daignait même pas mentir 
pour me soulager. D'ailleurs sa conduite 
était inconcevable. Je n'oublie pas à qui je 
parle, et je me garderai bien d'offenser les 
oreilles du plus vénérable des prêtres. Je 
dirai seulement que Leila semblait étrangère 
à l'amour qu'elle me laissait prendre. Mais 
elle avait répandu dans mon être tous les 
poisons de la volupté. Je ne pouvais me 
passer d'elle, et je tremblais de la perdre. 
Leila était absolument dénuée de ce que 
nous appelons le sens moral. Il ne faut pas 
croire pour cela qu'elle se montrât méchante 
ou cruelle. Elle était, au contraire, douce et 
pleine de pitié. Elle n'était pas non plus 
inintelligente, mais son intelligence n'était 
pas de même nature que la nôtre. Elle par- 
lait peu, refusait de répondre à toute ques- 
tion qiî'on lui faisait sur son passé. Elle ne 
savait rien de ce que nous savons. Par 



94 LA FILLE DE LILITH 

contre, elle savait beaucoup de choses que 
nous ignorons. Élevée en Orient, elle con- 
naissait toute sorte de légendes hindoues et 
persanes qu'elle contait d'une voix mono- 
tone avec une grâce infinie. A l'entendre 
raconter l'aurore charmante du monde, on 
l'aurait dite contemporaine de .la jeunesse de 
l'univers. Je lui en fis un jour la remarque. 
Elle répondit en souriant: 

— Je suis vieille, il est vrai. 

M. Safrac, toujours debout devant la che- 
minée, se penchait depuis quelque temps 
vers moi dans l'attitude d'une vive attention. 

— Continuez, me dit-il. 

— Plusieurs fois, mon père, j'interrogeai 
Leila sur sa religion. Elle me répondit qu'elle 
n'en avait pas et qu'elle n'avait pas besoin 
d'en avoir ; que sa mère et ses sœurs étaient 
filles de Dieu, et que pourtant elles n'étaient 
liées à lui par aucun culte. Elle portait à 
son cou un médaillon rempli d'un peu de 
terre rouge, qu'elle disait avoir recueilli 
pieusement pour l'amour de sa mère. 

A peine avais-je prononcé ces mots que 



LA FILLE DE LILÎTH 95 

M. Safrac, pâle et tremblant, bondit et, me 
Dressant le bras, me cria aux oreilles : 

— Elle disait vrai! Je sais, je sais main- 
tenant quelle était cette créature. Ary, votre 
instinct ne vous trompait pas. Ce n'était 
pas une femme. Achevez, achevez, je vous 
prie! 

— - Mon père, j'ai presque terminé. Hélas ! 
j'avais rompu, pour l'amour de Leila, des 
fiançailles solennelles, j'avais trahi mon 
meilleur ami. J'avais offensé Dieu. Paul, 
ayant appris l'infidélité de Leila, en devint 
fou de douleur. Il menaça de la tuer, mais 
elle lui répondit doucement ; 

» _. Essayez, mon ami ; je souhaiterais 
mourir, et je ne peux pas. » 

— Six mois elle se donna à moi; puis, un 
matin, elle m'annonça qu'elle retournait en 
Perse et qu'elle ne me verrait plus. Je 
pleurai, je gémis, je m'écriai : — Yous ne 
m'avez jamais aimé! Et elle me répondit 
avec douceur : 

» — Non, mon ami. Mais combien de 
femmes, qui ne vous ont pas aimé davantage, 



96 LA FILLE DE LILITH 

ne vous ont pas donné ce que vous avez reçu 
de moi ! Vous me devez encore de la recon 
naissance. Adieu, » 

— Je demeurai deux jours entre la fureur 
et la stupidité. Puis, songeant au salut de 
mon âme, je courus à vous, mon père. Me 
voici; purifiez, élevez, fortifiez mon cœur! 
Je l'aime encore I 

Je cessai de parler. M. Safrac restait 
pensif, le front dans la main. Le premier, 
il rompit le silence: 

— Mon fils, voilà qui confirme mes grandes 
découvertes. Voilà de quoi confondre la su- 
perbe de nos modernes sceptiques.. Ecoutez- 
moi. Nous vivons aujourd'hui dans les pro- 
diges, comme les premier -nés des hommes. 
Écoutez, écoutez ! Adam eut, comme je vous 
l'ai dit, une première femme dont la Bible 
ne parle pas, mais que le Talmud nous fait 
connaître. Elle se nommait Lilith. Formée, 
non d'une de ses côtes, mais de la terre 
rouge dont lui-même était pétri, elle n'était 
pas la chair de sa chair. Elle se sépara vo- 
lontairement de lui. Il vivait encore dans 



LA FfcLLE DE LILITH 97 

l'innocence quand elle le quitta pour aller 
en ces régions où les Perses s'établirent 
de longues années après et qu'habitaient 
alors des préadamiies plus intelligents et 
plus beaux que les hommes. Elle n'eut 
donc pas de part à la faute de noire premier 
père et ne fut point souillée du péché ori- 
ginel. Aussi échappa-t-elle à la malédiction 
prononcée contre Eve et sa postérité. Elle 
est exempte de douleur et de mort ; n'ayant 
point d'âme à sauver, elle est incapable de 
mérite comme de démérite. % Quoi qu'elle 
fasse, elle ne fait ni bien ni mal. Ses filles, 
qu'elle eut d'un hymen mystérieux, sont 
immortelles comme elle et, comme elle, 
libres de leurs actes et de leurs pensées, 
puisqu'elles ne peuvent ni gagner ni perdre 
devant Dieu. Or, mon fils, je le reconnais 
à des signes certains, la créature qui vous 
fit tomber, cette Leila, était une fille de 
Lilith. Priez, je vous entendrai demain en 
confession. 

Il resta songeur un moment, puis, tirant 
de sa poche un papier, il reprit : 



98 LA FILLE DE LILITH 

— Cette nuit, après vous avoir souhaité 
le bonsoir, j'ai reçu du facteur, qui s'était 
attardé dans les neiges, une lettre pénible. 
M. le premier vicaire m'écrit que mon livre 
a contristé Monseigneur et assombri par 
avance, dans son âme, les joies du Garmel. 
Cet écrit, ajoute-t-il, est plein de proposi- 
tions téméraires et d'opinions déjà condam- 
nées par les docteurs. Sa Grandeur ne saurait 
approuver des élucubrations si malsaines. 
Voilà e qu'on m'écrit. Mais je raconterai 
votre aventure à Monseigneur. Elle lui prou- 
vera que Lilith existe et que je ne rêve 
pas. 

Je priai M. Safrac de m'écouter un moment 
encore : 

— Leila, mon père, m'a laissé, en par- 
tant, une feuille de cyprès sur laquelle des 
caractères que je ne puis lire sont gravés 
à la pointe du style. Voici cette espèce 
d'amulette... 

M. Safrac prit le léger copeau que je 
lui tendais, l'examina attentivement, puis : 

— Ceci, dit-il, est écrit en langue persane 



LA FILLE DE LILITH 99 

de la belle époque et se traduit sans peine 
ainsi : 

PRIÈRE DE LEILÀ, FILLE DE LiLÎTH 

Mon Bien, promettez-moi la mort, afin qm 
je goûte la vie. Mon Dieu, donnez-moi le re- 
mords, afin que je trouve le plaisir. Mon Dieu $ 
faites-moi Y égale des filles d'Eve 1 



A Ary Renan. 



LiETA AGÎLIA. 



LJ2TÀ AGILIA 



Lsetà Acilia vivait à Marseille, sous Tibère 
empereur. Mariée depuis plusieurs années 
à un chevalier romain nommé Helvius, elle 
n'avait point encore d'enfant et elle souhai- 
tait ardemment d'être mère. Un jour qu'elle 
se rendait au temple pour adorer les dieux, 
elle vit le portique envahi par une troupe 
d'hommes demi-nus, décharnés, rongés de 
lèpre et d'ulcères. Elle s'arrêta effrayée sur 
le premier degré du monument. Lseta Acilia 
n'était point impitoyable. Elle plaignait les 
pauvres, mais elle en avait peur. Or, elle 
n'avait jamais vu de mendiants aussi fa- 



104 L^ETA ÀCILIÀ 

rouches que ceux qui se pressaient en ce 
moment devant elle, livides, inertes, leurs 
besaces vides jetées à leurs pieds. Elle pâlit 
et porta la main à son cœur. Incapable d'a- 
vancer ni de fuir, elle sentait ses jambes 
fléchir, lorsqu'une femme d'une beauté écla- 
tante, se détachant du groupe des malheu- 
reux, s'avança vers elle. 

— Ne crains rien, ô jeune femme, dit 
cette inconnue d'une voix grave et douce, 
ceux que tu vois ici ne sont point des 
hommes cruels. Ils apportent, non la fraude 
et l'injure, mais la vérité et l'amour. Nous 
venons de Judée, où le fils de Dieu est mort 
et ressuscité. Quand il fut remonté à la 
droite de son père, ceux qui croyaient en 
lui souffrirent de grands maux. Etienne fut 
lapidé par le peuple. Quant à nous, les 
prêtres nous mirent dans un navire sans 
voiles et sans gouvernail, et nous fûmes li- 
vrés aux flots de la mer afin d'y périr. Mais 
le Dieu qui nous aimait en sa vie mortelle 
nous conduisit heureusement au port de 
cette ville. Hélas! les Massaliotes sont avares r 



LJETA ACILIA 105 

idolâtres et cruels. Ils laissent mourir de 
faim et de froid les disciples de Jésus. Et 
si nous n'étions réfugiés dans ce temple, 
qu'ils tiennent pour un asile sacré, ils nous 
auraient déjà traînés dans de sombres pri- 
sons. Pourtant il conviendrait de nous sou- 
haiter la bienvenue, puisque nous apportons 
la bonne nouvelle. 

Ayant ainsi parlé, l'étrangère étendit le 
bras vers ses compagnons, et, désignant cha 
cun d'eux tour à tour : 

— Ce vieillard, dit elle, qui tourne vers 
toi, femme, son regard lumineux, c'est Cé- 
don, l'aveugle de naissance que le maître a 
guéri/ Cédon voit aujourd'hui avec une égale 
clarté les choses visibles et les choses invi- 
sibles. Cet autre vieillard, dont la barbe est 
blanche comme la neige des monts, c'est 
Maximin. Cet homme jeune encore et qui 
semble si las, c'est mon frère. Il possédait de 
grandes richesses à Jérusalem ; près de lui se 
tiennent Marthe, ma sœur, et Mantille, la 
fidèle servante qui, dans les jours heureux, 
cueillait les olives sur les collines de Béthanie. 



106 L^lTA ACIL 

— Et toi, demanda Lœta Acilia, toi, dont 
la voix est si douce et le visage si beau, quel 
est ton nom ? 

La juive répondit : 

— Je me nomme Marie-Madeleine. J'ai 
deviné aux broderies d'or de ta robe et à 
l'innocente fierté de ton regard que tu étais 
la femme d'un des principaux citoyens de 
cette ville. C'est pourquoi je suis venue à 
toi, afin que tu émeuves le cœur de ton 
époux en faveur des disciples de Jésus- 
Christ. Dis à cet homme riche : « Seigneur, 
ils sont nus, vêtons-les ; ils ont faim et soif, 
donnons-leur le pain et le vin, et Dieu nous 
rendra dans son royaume ce qui nous aura 
été emprunté en son nom. » 

Laeta Acilia répondit : 

— Marie, je ferai ce que tu demandes 
Mon mari se nomme Helvius, il est cheva- 
lier et c'est un des plus riches citoyens de 
la ville ; jamais il ne me refuse longtemps 
ce que je veux, car il m'aime. Maintenant 
tes compagnons, ô Marie, ne me font plus 
ipeur, j'oserai passer tout près d'eux, bien 



L-ETA ACILIA 407 

que des ulcères dévorent leurs membres, et 
j'irai dans le temple prier les dieux immor 
tels, afin qu'ils m'accordent ce que je dé- 
sire. Hélas ! ils me l'ont refusé jusqu'à ce 
jour!.*. 

Marie, de ses deux bras étendus, lui barra 
le chemin. 

— Femme, garde-toi bien, s'écria-t-elle, 
d'adorer de vaines idoles. Ne demande pas 
à des simulacres de marbre les paroles d'es- 
pérance et de vie. Il n'y a qu'un Dieu, et 
ce Dieu fat un homme, et mes cheveux ont 
essuyé ses pieds. 

 ces mots, des éclairs et des larmes jail- 
lirent ensemble de ses yeux, plus sombres 
qu'un ciel d'orage, et Lseta Àcilïa se dit en 
elle-même : 

— Je suis pieuse, j'accomplis exactement 
les cérémonies que la religion prescrit, mais 
il y a en cette femme un étrange sentiment 
de l'amour divin . 

Et la Madeleine poursuivit dans l'extase : 

— C'était le Dieu du ciel et de la terra, 
et il disait des paraboles, assis sur le ban€ 



108 L.ETÀ ACILIA 

du seuil, à l'ombre du vieux figuier. Il était 
jeune et beau; il voulait bien être aimé. 
Quand il venait souper dans la maison de 
ma sœur, je m'asseyais à ses pieds, et les 
paroles coulaient de ses lèvres comme l'eau 
du torrent. Et quand ma sœur, se plaignant 
de ma paresse, s'écriait : « Nabi, dites-lui 
qu'il est juste qu'elle m'aide à préparer le 
souper », il m'excusait en souriant, me gar- 
dait à ses pieds et me disait que j'avais pris 
la bonne part. On eût cru voir un jeune 
berger de la montagne, et pourtant ses pru- 
nelles jetaient des flammes pareilles à celles 
qui sortaient du front de Moïse. Sa douceur 
ressemblait à la paix des nuits et sa colère 
était plus terrible que la foudre. Il aimait 
les humbles et les petits. Les enfants cou- 
raient au-devant de lui sur les routes et 
s'attachaient à sa robe. C'était le Dieu 
d'Abraham et de Jacob. Et de ces mêmes 
mains qui avaient fait le soleil et les étoiles, 
il caressait sur la joue les nouveau-nés que 
lui tendaient, au seuil des cabanes, les 
mères joyeuses. Lui-même, fl était simple 



LiETA ACILIÀ 109 

comme un enfant et il ressuscitait les morts. 
Tu vois ici, parmi nos compagnons, mon 
frère qu'il a tiré du tombeau. Regarde, 
ô femme 1 Lazare conserve sur son front la 
pâleur de la mort et dans ses yeux l'horreur 
d'avoir vu les limbes. 

Mais depuis quelques instants Lseia Acilia 
n'écoutait plus. 

Elle leva vers la juive ses yeux candides 
et son petit front poli : 

— Marie, lui dit-elle, je suis une femme 
pieuse, attachée à la religion de mes pères 
L'impiété est mauvaise pour mon sexe. Et 
il ne conviendrait pas à l'épouse d'un che- 
valier romain d'embrasser des nouveautés 
religieuses. J'avoue pourtant qu'il y a dans 
l'Orient des dieux aimables. Le tien, Marie, 
me semble de ceux-là. Tu m'as dit qu'il 
aimait les petits enfants, et qu'il les baisait 
sur la joue dans les bras des jeunes mères. 
A cela, je reconnais qu'il est un dieu 
propice aux femmes, je regrette qu'il ne 
soit pas en honneur dans l'aristocratie et 
parmi les fonctionnaires, car je lui ferais 

7 



110 LiETA ACILÎA 

volontiers des offrandes de gâteaux au miel. 
Mais, écoute, Marie la Juive, invoque-le, toi 
qu'il aime, et demande-lui pour moi ce que 
je n'ose lui demander et ce que mes déesses 
m'ont refusé. 

Laeta Âcilia avait prononcé ces paroles en 
hésitant. Elle s'arrêta et rougit. 

— Qu'est-ce donc, demanda vivement la 
Madeleine, et que manque-t-ii, femme, à 
ton âme inquiète ? 

Se rassurant peu à peu, Laeta Acilia 
répondit : 

— Marie, tu es femme, et, bien que je 
ne te connaisse point, il m'est permis de te 
confier un secret de femme. Depuis six ans 
que je suis mariée, je n'ai point encore d'en- 
fant et c'est un grand chagrin pour moi. Il 
me faut un enfant à aimer ; l'amour que 
j'ai ïà au cœur pour le petit être que j'at- 
tends et qui ne viendra peut-être jamais 
m'étouffe. Si ton dieu, Marie 5 m'accorde, par 
ton entremise, ce que mes déesses m'ont 
refusé, je dirai qu'il est un bon dieu,, et je 
l'aimerai et je le ferai aimer par mes amies. 



LJETA ACILIA 111 

qui sont comme moi jeunes, riches, et des 
premières familles de la ville. 
Madeleine répondit gravement : 

— Fille des Romains, quand tu auras 
reçu ce que tu demandes, qu'il te souvienne 
de la promesse que tu viens de faire à la 
servante de Jésus I 

— Il m'en souviendra, répondit la Massa- 
liote. En attendant, Marie, prends cette 
bourse et partage avec tes compagnons les 
pièces d'argent qu'elle renferme. Adieu, je 
retourne dans ma maison. Dès que j'y serai, 
je ferai envoyer à tes compagnons et à toi 
des corbeilles pleines de pains et de viandes. 
Dis à ton frère, à ta sœur, à tes amis qu'ils 
peuvent quitter sans crainte l'asile où ils se 
sont; réfugiés et se rendre dans quelque 
hôtellerie des faubourgs. Helvius, qui est 
puissant dans la ville, empêchera qu'on 
leur fasse aucun mal. Que les dieux te gar- 
dent, Marie-Madeleine! Quand il te plaira 
de me revoir, demande aux passants la 
maison de Lseta Acilia ; tous les citoyens 
te l'indiqueront sans peine. 



II 



Or, à six mois de là, Lseta Aeilia, cou- 
chée sur un lit de pourpre dans la cour de 
sa maison, murmurait une chanson qui 
n'avait point de sens et que sa mère chan- 
tait autrefois. L'eau de la vasque d'où s'éle- 
vaient de jeunes tritons de marbre chantait 
gaiement, et Fair tiède agitait avec douceur 
les feuilles bruissantes du vieux platane. 
Lasse, alanguie, heureuse, lourde comme 
l'abeille au sortir du verger, la jeune femme, 
croisant les bras sur sa taille arrondie, ayant 
cessé son chant, promena ses regards tout 
autour d'elle et soupira de joie et d'orgueil 



L^ETA ACILIA 113 

À ses pieds, ses esclaves noires, jaunes ou 
blanches s'empressaient à manier l'aiguille, 
la navette et le fuseau, et travaillaient à 
l'envi au trousseau de l'enfant attendu. Lœta, 
allongeant le bras, prit le petit bonnet qu'une 
vieille esclave noire lui présentait en riant. 
Elle en coiffa son poing fermé et rit à son 
tour. C'était un petit bonnet de pourpre, 
d'or, d'argent et de perles, magnifique 
comme les rêves d'une pauvre Africaine. 

En ce moment une femme étrangère parut 
dans cette cour intérieure. Elle était vêtue 
d'une robe d'une seule pièce, semblable par 
sa couleur à la poussière des chemins. Ses 
longs cheveux étaient couverts de cendre, 
mais son visage, brûlé par les larmes, 
rayonnait encore de gloire et de beauté. 

Les esclaves, la prenant pour une men- 
diante, se levaient déjà pour la chasser, 
quand Laeta Àcilia, la reconnaissant du 
premier coup d'œil, se leva et courut à elle 
en s'écriant : 

— Marie, Marie, il est vrai que tu fus la 
préférée d'un dieu. Celui que tu aimas sur 



114 LM'TA ACILIA 

la terre t'a entendue dans son ciel et il m'a 
accordé ce que j'avais demandé par ton 
entremise. Vois! ajouta-t-elle. 

Et elle montra le petit bonnet qu'elle te- 
nait encore dans sa main. 

— Gomme je suis heureuse et combien je 
te rends grâce ! 

— Je le savais, répondit Marie Madeleine, 
et je viens, Laeta Âcilia, t'instruire dans la 
vérité du Christ Jésus. 

Alors la Massaliote renvoya ses esclaves 
et tendit à la juive un fauteuil d'ivoire dont 
les coussins étaient brodés d'or. Mais Made- 
leine, repoussant ce siège avec dégoût, s'as- 
sit à terre, les jambes croisées, au pied du 
grand platane, que les souffles de l'air 
remplissaient de murmures. 

— Fille des gentils, dit-elle, tu n'as pas mé- 
prisé les disciples du Seigneur. Ils avaient soif 
et tu leur as donné à boire ; ils étaient affa- 
més et tu leur as donné à manger. C'est pour- 
quoi je te ferai connaître Jésus comme je l'ai 
connu, afin que tu l'aimes comme je l'aime 
J'étais une pécheresse quand je vis pour 



hMTA ACILIA 115 

îa première fois le plus beau des fils des 
hommes. 

Et elle conta comment elle s'était jetée 
aux genoux de Jésus, dans la maison de 
Simon le Lépreux, et comment elle avait 
versé sur les pieds adorés du nabi tout le 
nard contenu dans un vase d'albâtre. Elle 
rapporta les paroles que le doux maître 
avait prononcées alors, en réponse aux 
murmures de ses disciples grossiers. 

- Pourquoi reprenez-vous cette femme? 
avait-il dit. Ce qu'elle m'a fait est bien fait. 
Car vous aurez toujours parmi vous des pau- 
vres; mais moi, vous ne m'aurez pas tou- 
jours. Elle a d'avance parfumé mon corps 
pour ma sépulture. En vérité, je vous le 
dis, dans le monde entier, partout où sera 
prêché cet Evangile, on racontera ce qu'elle 
a fait et elle en sera louée. 

Elle expliqua ensuite comment Jésus avait 
chassé les sept démons qui s'agitaient en 
elle. ] 

Elle ajouta : 

— Depuis lors, ravie, consumée par toutes 



116 LiETA ACILIA 

les joies de la foi et de l'amour, j'ai vécu 
dans l'ombre du maître comme dans un 
nouvel éden. 

Elle parla des lis des champs qu'ils con- 
templaient ensemble et du bonheur infini, 
du seul bonheur de croire. [ Puis elle dit 
comment il avait été trahi et mis à mort 
pour le salut de son peuple. Elle rappela 
les scènes ineffables de la passion, de la mise 
au tombeau et de la résurrection. 

— C'est moi, s'écria-t-elle, c'est moi qui 
l'ai vu la première. J'ai trouvé deux anges 
vêtus de blanc, assis, l'un à la tête, l'autre 
aux pieds, là où l'on avait porté le corps 
de Jésus. Et ils me dirent : « Femme, 
pourquoi pleures- tu? » — « Je pleure parce 
qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne 
sais où ils l'ont mis. » joie! Jésus vint à 
moi et je crus d'abord que c'était le jardi- 
nier. Mais il m'appela « Marie » et je le 
reconnus à sa voix. Je m'écriai : « Nabi ! » 
et j'étendis les bras ; mais il me répondit 
doucement : « Ne me touche point, car je 
ne suis pas encore monté vers mon père. » 



LiETA ACILIA 117 

En écoutant ce récit, Lœta Acilia perdait 
peu à peu sa joie et sa quiétude. Faisant 
un retour sur elle-même, elle examinait sa 
vie, et elle la trouvait bien monotone auprès 
de la vie de cette femme qui avait aimé un 
dieu. Les jours qui marquaient pour elle, 
jeune et pieuse patricienne, étaient ceux où 
elle mangeait des gâteaux avec ses amies. 
Les jeux du cirque, l'amour d'Helvius et les 
travaux d'aiguille occupaient aussi son exis- 
tence. Mais qu'était-ce que tout cela auprès 
des scènes dont la Madeleine échauffait ses 
sens et son âme? Elle se sentit monter au 
cœur d'amères jalousies et d'obscurs regrets. 
Elle enviait les divines aventures et jusqu'aux 
douleurs sans nom de cette juive dont l'ar- 
dente beauté brillait encore sous les cendres 
de la pénitence. 

— Va-t'en! juive, s'écria-t-elle en retenant 
les larmes dans ses yeux avec les poings, 
va-t'en ! J'étais si tranquille tout à l'heure ! 
Je me croyais heureuse. Je ne savais pas 
qu'il y eût au monde d'autres bonheurs 
que ceux que j'ai goûtés. Je ne connaissais 

7. 



118 LJETk ACILIA 

pas d'autre amour que celui de mon excel- 
lent Helvius et pas d'autre joie sainte que 
de célébrer les mystères des déesses à la 
mode de ma mère et de mon aïeule. Oh! 
c'était bien simple. Méchante femme, tu vou- 
lais me donner le dégoût de la bonne vie 
que j'ai menée. Mais tu n'as pas réussi. Que 
viens-tu me parler de tes amours avec un 
dieu visible? Pourquoi te vantes-tu devant 
moi, d'avoir vu le nabi ressuscité, puisque 
je ne le verrai pas, moi? Tu espérais me 
gâter jusqu'à la joie d'avoir un enfant. 
C'était mal ! Je ne veux pas connaître 
ton dieu. Tu l'as trop aimé; il faut pour 
lui plaire se prosterner échevelée à ses 
pieds. Ce n'est pas là une attitude con- 
venable à la femme d'un chevalier. Hel- 
vius se fâcherait si j'étais jamais une telle 
adorante. Je ne veux pas d'une religion qui 
dérange les coiffures. Non, certes, je ne ferai 
pas connaître ton Christ au petit enfant que 
je porte dans mon sein. Si ce pauvre petit 
être est une fille, je lui ferai aimer nos 
petites déesses de terre cuite, qui ne sont 



L^ETA ACILIA 119 

pas plus hautes que le doigt et avec les- 
quelles elle pourra jouer sans craint. Voilà 
les divinités qu'il faut aux mères et aux 
enfants. Tu es bien audacieuse de me vanter 
tes amours, et de m'inviter à les partager. 
Comment ton dieu pourrait-il être le mien? 
Je n'ai pas mené la vie d'une pécheresse, 
je n'ai pas été possédée de sept démons, je 
n'ai pas erré par les chemins; je suis une 
femme respectable. Va-t'enI 

Madeleine, voyant que l'apostolat n'était 
point dans ses voies, se retira dans une 
grotte sauvage qui fut dite depuis la Sainte- 
Baume. Les hagiographes pensent unanime- 
ment que Lseta Acilia ne fut convertie à la 
foi chrétienne que de longues années après 
reutretien que j'ai fidèlement rapporté. 



NOTE SUR UN POINT D'EXÉGÈSE 



Quelques personnes m'ont reproché d'avoir 
confondu dans ce conte Marie de Béthanie, 
sœur de Marthe, et Marie-Madeleine. Je 
dois convenir tout d'abord que l'Évangile 
semble faire de la Marie qui répandit du 
parfum de nard sur les pieds de Jésus et 
de la Marie à qui le Maître dit : Noli me 
langere, deux femmes absolument distinctes. 
Sur ce point je donne satisfaction à ceux 
qui m'ont fait l'honneur de me reprendre. 
Il se trouve dans le nombre une prin- 
cesse attachée à l'orthodoxie grecque. Je 
n'en suis pas surpris. Les Grecs ont de tout 
te:nps distingué deux Marie. Il n'en fut pas 
de même pour l'Église d'Occident. Là, au 
contraire, l'identification de la sœur da 



L.ETÀ ACILIA 121 

Marthe et de Madeleine la Pécheresse se fit 
de bonne heure. Les textes s'y prêtaient 
assez mal, mais les difficultés opposées par 
les textes ne gênent jamais que les savants; 
la poésie populaire est plus subtile que la 
science; rien ne l'arrête, elle sait tourner les 
obstacles devant lesquels la critique vient 
se heurter. Par un tour heureux de son 
imagination, le populaire fondit ensemble 
les deux Marie et créa ainsi le type merveil- 
leux de la Madeleine. La légende l'a consacré, 
et c'est de la légende que je m'inspire dans 
mon petit conte. En cela, je me crois absolu- 
ment irréprochable. Ce n'est pas tout. Je puis 
encore invoquer l'autorité des docteurs. Sans 
me flatter, j'ai pour moi la Sorbonne. Elle 
déclara, le 1 er décembre 1521, qu'il n'y a 
qu'une, Marie. 



À Samuel Pozzi, 



L'CEUF ROUGE 



L'OEUF ROUGE 



Le docteur N*** posa sa tasse de café sur 
la cheminée, jeta son cigare dans le feu et 
me dit : 

— Cher ami, vous avez raconté jadis 
l'étrange suicide d'une femme bourrelée de 
terreur et de remords. Sa nature était fine 
et sa culture exquise. Soupçonnée de com- 
plicité dans un crime dont elle avait été 
le muet témoin, désespérée de son irrépa- 
rable lâcheté, agitée par de perpétuels cau- 
chemars qui lui représentaient son mari 
mort et décomposé la désignant . du doigt 
aux magistrats curieux, elle était la proie 



126 i/geuf rouge 

inerte de sa sensibilité exaspérée. Dans cet 
état, une circonstance insignifiante et for- 
tuite décida de son sort. Son neveu, un 
enfant, vivait chez elle. Un matin, il fit, 
comme à son ordinaire, ses devoirs dans la 
salle à manger. Elle s'y trouvait elle-même. 
L'enfant se mit à traduire mot à mot des 
vers de Sophocle. Il prononçait tout haut 
les termes grecs et français à mesure qu'il 
les écrivait : Kapa ôetov, la tête divine ; 
loxaaryjç, de Jocaste; Téôvexeà, est morte... 
Ikoca KojAtev, déchirant sa chevelure; xaXsi, 
elle appelle; Laiov vexpov, Laïs mort... 
EiasSofAev, nous vîmes; tVjv Y uvai%a fcpefjiacrnjv, 
la femme pendue. Il fit un paraphe qui 
troua le papier, tira une langue toute vio- 
lacée d'encre, puis il chanta: «Pendue! 
pendue! pendue! » La malheureuse, dont 
la volonté était détruite, obéit sans défense 
à la suggestion du mot qu'elle avait entendu 
trois fois. Elle^se leva droite, sans voix, 
sans regard, et elle entra dans sa chambre, 
Quelques heures ' après, le commissaire de 
police, appelé pour constater la mort vio- 



l'œuf rouge 127 

lente, fît cette réflexion : — « J'ai vu bien 
des femmes suicidées; c'est la première fois 
que j'en vois une pendue. » 

On parle de suggestion. C'en est là de la 
plus naturelle et de la plus croyable. Je me 
méfie un peu, malgré tout, de celle qui est 
préparée dans les cliniques- Mais qu'un être 
chez qui la volonté est morte obéisse à toutes 
les excitations extérieures, c'est une vérité 
que la raison admet et que démontre l'ex- 
périence. L'exemple que vous en apportez 
m'en rappelle un autre assez analogue. 
C'est celui de mon malheureux camarade 
Alexandre Le Man sel. Un vers de Sophocle 
tua votre héroïne. Une phrase de Lampride 
perdit l'ami dont je veux vous parler. 

Le Mansel, avec qui j'ai fait mes classes 
au lycée d'Avranches, ne ressemblait à au- 
cun de ses camarades. ïl paraissait à la fois 
plus jeune et plus vieux qu'il n'était en 
réalité. Petit et fluet, il avait peur, à 
quinze ans, de tout ce dont les petits enfants 
s'effrayent. L'obscurité lui causait une épou- 
vante invincible. Il ne pouvait rencontrer, 



128 l'oeuf rouge 

sans fondre en larmes, un des domestiques 
du lycée qui avait une grosse loupe au 
sommet du crâne. Mais par moments, à le 
voir de près, il avait l'air presque vieux. 
Sa peau aride, collée sur les tempes, nour- 
rissait mal ses maigres cheveux. Son front 
était poli comme le front des hommes mûrs. 
Quant à ses yeux, ils étaient sans regard. 
Maintes fois des étrangers le prirent pour 
un aveugle. Sa bouche donnait seule une 
physionomie à son visage. Ses lèvres mobiles 
exprimaient tour à tour une joie enfantine 
et de mystérieuses souffrances. Le timbre 
de sa voix était clair et charmant. Quand 
il récitait ses leçons, il donnait aux vers leur 
nombre et leur rythme, ce qui nous faisait 
beaucoup rire. Pendant, les récréations, il 
partageait volontiers nos jeux, et il n'y était 
pas maladroit, mais il y apportait une 
ardeur fébrile et des allures de somnambule 
qui inspiraient à quelques-uns d'entre nous 
une antipathie insurmontable. Il n'était pas 
aimé; nous en aurions fait notre souffre- 
douleur, s'il ne nous eût imposé par je ne 



l'œuf rouge 129 

sais quelle fierté sauvage et par son renom 
d'élève fort. Bien qu'inégal dans son travail, 
il tenait souvent la tête de la classe. On 
disait qu'il parlait, la nuit, dans le dortoir, 
et que même il sortait tout endormi de son 
lit. C'est ce qu'aucun de nous n'avait guère 
observé de ses propres yeux, car nous étions 
à l'âge des profonds sommeils. 

Il m'inspira longtemps plus de surprise 
que de sympathie. Nous devînmes subb 
tement amis dans une promenade que nous 
fîmes avec toute la classe à l'abbaye du 
Mont-Saint-Michel. Nous étions venus pieds 
nus par la grève, portant nos souliers et 
notre pain au bout d'un bâton et chantant 
à tue-tête. Nous passâmes sous la poterne, 
puis, ayant jeté notre baluchon au pied des 
Michelettes, nous nous assîmes côte à côte 
sur une de ces vieilles bombardes de fer que 
la pluie et l'embrun écaillent depuis cinq 
siècles. Là, promenant des vieilles pierres 
au ciel son regard vague, et balançant ses 
pieds nus, il me dit : — « J'aurais voulu 
vivre du temps de ces guerres et être un 



130 L-/CEUF ROUGE 

chevalier. J'aurais pris les deux Micheiettes-, 
j'en aurais pris vingt, j'en aurais pris cent; 
j'aurais pris tous les canons des Anglais. 
J'aurais combattu seul devant la poterne, 
Et l'archange saint Michel se serait tenu au- 
dessus de ma tête comme un nuage blanc. » 

Ces paroles et le chant traînant dont il 
les disait me firent tressaillir. Je lui dis: 
« J'aurais été ton écuyer* Le Mansel, tu me 
plais; veux-tu être mon ami? » Et je lui 
tendis la main, qu'il prit avec solennité. 

Au. commandement du maître, nous chaus- 
sâmes nos souliers et notre petite troupe 
gravit, la rampe étroite qui mène à l'abbaye. 
A mi-chemin, près d'un figuier rampant, 
nous vîmes la maisonnette où Tiphaine Ra~ 
guel, veuve- de Bertrand du Guesclin, vécut, 
au péril de la mer. Ce logis est si étroit que 
c'est merveille, s'il a été habité. Il faut que, 
pour y vivre, la. bonne Tiphaine ait été une^ 
étrange petite vieille ou. plutôt une sainte, 
menant une existence toute spirituelle. Le 
Mansel ouvrit les bras, comme pour em- 
brasser cette bicoque angélique; puis, s'étant 



l'oeuf rouge 131 

agenouillé, il se mit à baiser les pierres 
sans entendre les rires de ses camarades qui, 
dans leur gaieté, commençaient à lui jeter 
des cailloux. Je ne raconterai pas notre 
promenade à travers les cachots, le cloître, 
les salles et la chapelle. Le Mansel semblait 
ne rien voir. D'ailleurs je n'ai rappelé cet 
épisode que pour vous montrer comment 
notre amitié était née. 

Le lendemain, au dortoir, je fus réveillé 
par une voix qui me disait à l'oreille: 
« Tiphaine n'est pas morte. » Je me frottai 
les yeux et vis à côté de moi Le Mansel en 
chemise. Je l'invitai rudement à me laisser 
dormir et ne songeai plus à cette bizarre 
confidence. 

A compter de ce jour, je compris le carac- 
tère de notre condisciple beaucoup mieux 
que je n'avais faiijusqu'alors, et j'y décou- 
vris un orgueil immense, que je n'avais pas 
soupçonné. Je ne vous surprendrai pas en 
vous disant qu'à quinze ans j'étais un mé- 
diocre psychologue; mais l'orgueil de Le 
Mansel était trop subtil pour qu'on pût en 



132 l'œuf rouge 

être frappé toul d'abord. Il s'étendait sur de 
lointaines chimères et n'avait point de 
forme tangible. Cependant il inspirait tous 
les sentiments de mon ami et il donnait 
une espèce d'unité à ses idées baroques et 
incohérentes. 

Pendant les vacances qui suivirent notre 
promenade au Mont-Saint-Michel, Le Mansel 
m'invita à passer une journée chez ses pa- 
rents, cultivateurs et propriétaires à Saint- 
Julien. Ma mère me le permit, non sans 
quelque répugnance. Saint-Julien est à six 
kilomètres de la ville. Ayant mis un gilet 
blanc et une belle cravate bleue,, je m'y 
rendis un dimanche, de bon matin. 

Alexandre m'attendait sur le seuil, en 
souriant comme un petit enfant. Il me prit 
par la main et me fit entrer dans la « salle ». 
La maison, à demi rustique, à demi bour- 
geoise, n'était ni pauvre ni mal tenue. Pour- 
tant j'eus le cœur serré en y entrant, tant 
il y régnait de silence et de tristesse. Là, 
près de la fenêtre, donl les rideaux étaient 
un peu soulevéis, comme par une curiosité 



l'oeuf rouge 133 

timide, je vis une femme qui me sembla 
vieille. Je ne répondrais pas qu'elle le fût 
alors autant qu'il me parut. Elle était 
maigre et jaune; ses yeux brillaient dans 
leur orbite noire, sous des paupières rouges. 
Bien qu'on fût en été, son corps et sa tête 
disparaissaient sous de sombres vêtements 
de laine. Mais ce qui la rendait tout à fait 
étrange, c'est la lame de métal qui cerclait 
son front comme un diadème. 

— C'est maman, me dit Le Mansel. Elle 
a sa migraine. 

Madame Le Mansel me fit un compliment 
d'une voix gémissante et, remarquant sans 
doute mon regard étonné qui s'attachait à 
son front: 

— Mon jeune monsieur, me dit-elle en 
souriant, ce que je porte aux tempes n'est 
point une couronne; c'est un cercle magné- 
tique pour guérir les maux de tête. 

Je cherchais à répondre de mon mieux, 
quand Le Mansel m'entraîna dans le jardin, 
où nous trouvâmes un petit homme chauve 
qui glissait dans les allées comme un fan- 

8 



134 l'geuf rouge 

tome. Il était si mince et si léger qu'on 
pouvait craindre que le vent l'emportât. 
Son allure timide, son long cou décharné 
qu'il tendait en avant, sa tête grosse comme 
le poing, ses regards de côté, son pas sau- 
tillant, ses bras courte soulevés comme des 
ailerons, lui donnaient, autant que possible 
et plus que de raison, l'aspect d'une volaille 
plumée. 

Mon ami Le Mansel me dit que c'était 
son papa, mais qu'il fallait le laisser aller 
à la basse-cour, parce qu'il ne vivait que 
dans la compagnie de ses poules et qu'il 
avait perdu près d'elles l'habitude de causer 
avec les hommes. Pendant qu'il parlait, 
M. Le Mansel père disparut à nos yeux, et 
nous entendîmes bientôt des gloussements 
joyeux s'élever dans Fair. Il était dans sa 
cour. 

Le Mansel fit avec moi quelques tours de 
jardin et m'avertit que tout à l'heure, au 
dîner, je verrais sa grand'mère; que c'était 
une bonne dame, mais qu'il ne faudrait pas 
faire attention à ce qu'elle dirait, parce 



L OEUF ROUGE 135 

qu'elle avait quelquefois l'esprit dérangé. 
Puis il me mena dans une jolie charmille, 
et là il me dit à F oreille, en rougissant : 

— J'ai fait des vers sur Tipliaine Raguel; 
je te les dirai une autre fois. Tu verras! tu 
verras ! 

La cloche sonna le dîner. Nous rentrâmes 
dans la salle, M. Le Manseî père y entra 
après nous avec un panier plein d'œufs. 

— Dix-huit ce matin, dit-il d'une voix 
qui gloussait. 

On nous servit une omelette délicieuse. 
l'étais assis entre madame Le Manseî, qui 
soupirait sous son diadème, et sa mère, une 
vieille Normande aux joues rondes, qui, 
n'ayant plus de dents, souriait des yeux. 
Elle me parut tout à fait avenante. Pendant 
que nous mangions le canard rôti et le pou- 
let à la crème, la bonne dame nous faisait 
des contes agréables, et je ne remarquai 
pas que son esprit fût le moins du monde 
dérangé comme l'avait dit son petit-fils. Il 
me sembla au contraire qu'elle était la 
gaieté de la maison. 



136 L'ŒUF ROUGE 

Après le dîner, nous passâmes dans un 
petit salon dont les meubles de noyer étaient 
garnis de velours d'Utrecht jaune. Une pen- 
dule à sujet brillait sur la cheminée entre 
deux flambeaux. Sur le socle noir de la 
pendule reposait, protégé par le globe qui 
la recouvrait, un œuf rouge. Je ne sais 
pourquoi, ayant une fois remarqué cet œuf, 
je me mis à le considérer attentivement. 
Les enfants ont de ces curiosités inexplicables. 
Je dois dire aussi que cet œuf était d'une 
couleur extraordinaire et magnifique. Il ne 
ressemblait en rien à ces œufs de Pâques 
qui, trempés dans du jus de betterave, y 
prennent cette teinte vineuse qu'admirent 
les marmots arrêtés devant l'étalage des 
fruitiers. Il était teint d'une pourpre royale. 
Je ne pus m'empêcher d'en faire la re- 
marque avec l'indiscrétion de mon âge. 

M. Le Mansel père y répondit par une 
sorte de cocorico qui trahissait son admi- 
ration. 

— Mon jeune monsieur, ajouta-t-il, cet 
œuf n'est point teint, comme vous semblez 



L ŒUF ROUGE 137 

le croire, Il a été pondu tel que vous le 
voyez par une poule eeylandaise de mon 
poulailler. C'est un œuf phénoménal. 

— Il ne faut point oublier de dire, mon 
ami, ajouta madame Le Mansel d'une voix 
dolente, que cet œuf fut pondu le jour 
même de la naissance de notre Alexandre. 

— C'est positif, reprit M. Le Mansel. 

Cependant la vieille grand'mère me regar- 
dait avec des yeux moqueurs et, pinçant 
ses lèvres molles, me faisait signe de n'en 
rien croire. 

— Hum ! fit-elle tout bas, les poules cou- 
vent quelquefois ce qu'elles n'ont point 
pondu, et si quelque malin voisin glisse 
dans leur nitée un... 

Son petit-fils l'interrompit avec violence. 
I] était pâle, ses mains tremblaient. 

— Ne l'écoute pas, me cria-t-il. Tu sais 
ce que je t'ai dit. Ne l'écoute pas! 

— C'est positif, répétait M. Le Mansel 
en fixant de côté son œil rond sur l'œuf 
pourpre. 

La suite de mes relations avec Alexandre 

8. 



138 l'oeuf rouge 

Le Mansel ne présente rien qui mérite 
d'être conté. Mon ami me parla souvent de 
ses vers à Tiphaine, mais il ne me les mon 
tra jamais. D'ailleurs je le perdis bientôt de 
vue. Ma mère m'envoya terminer mes études 
à Paris. J'y passai mes deux baccalauréats 
et j'y étudiai la médecine. Dans le temps 
que je préparais ma thèse de doctorat, je 
reçus une lettre de ma mère qui m'annon- 
çait que ce pauvre Alexandre avait été très 
malade et qu'à la suite d'une terrible crise 
il était devenu craintif et défiant à l'excès, 
qu'il restait d'ailleurs tout à fait inoffensif 
et que, malgré le trouble de sa santé et de 
sa raison, il montrait une aptitude extraor- 
dinaire pour les mathématiques. Ces nou- 
velles n'étaient pas pour me surprendre. 
Bien des fois, en étudiant les troubles des 
centres nerveux, j'avais fait un retour sur 
mon pauvre ami de Saint-Julien et pronos- 
tiqué malgré moi la paralysie générale qui 
menaçait cet enfant d'une migraineuse et 
d'un microcéphale rhumatisant. 
Les apparences ne me donnèrent pas 



l'oeuf rouge 139 

raison d'abord. Alexandre Le Mansel, ainsi 
qu'on me le manda d'Avranches, retrouva 
à l'âgo adulte une santé normale et donna 
des preuves certaines de la beauté de son in- 
telligence. Il poussa très avant ses études 
mathématiques; même il envoya à l'Acadé- 
mie des sciences la solution de plusieurs 
équations non encore résolues, qui fut 
trouvée aussi élégante que juste. Absorbé 
par ces travaux, il ne trouvait que rarement 
le temps de m'écrire. Ses lettres étaient 
affectueuses, claires, bien ordonnées ; il ne 
s'y rencontrait rien qui pût être suspect au 
neurologiste le plus soupçonneux. Mais 
bientôt notre correspondance cessa tout à 
fait et je restai dix ans sans entendre parler 
de lui. 

Je fus bien surpris, Fan passé, quand 
mon domestique me remit la carte d'Alexan- 
dre Le Mansel en me disant que ce mon- 
sieur attendait dans l'antichambre. J'étais 
dans mon cabinet, et je traitais avec un de 
mes confrères une affaire professionnelle 
d'une certaine importance. Toutefois, je 



140 L'ŒUF ROUGE 

priai mon confrère de m'attendre une minute 
et je courus embrasser mon ancien cama- 
rade. Je le trouvai bien vieilli, chauve, hâve, 
d'une excessive maigreur. Je le pris par le 
bras et le conduisis dans le salon. 

— Je suis bien content de te revoir, me 
dit-il, et j'ai beaucoup à te dire. Je suis en 
butte à des persécutions inouïes. Mais j'ai du 
courage, je lutterai vaillamment, je triom- 
pherai de mes ennemis ! 

Ces paroles m'inquiétèrent comme elles 
eussent inquiété à ma place tout autre 
médecin neurologiste. 

J'y découvrais un symptôme de l'affection 
dont mon ami était menacé par les lois 
fatales de l'hérédité, et qui avait paru 
enrayée. 

— Cher ami, nous causerons de tout cela, 
lui dis-je. Reste ici un moment. Je termine 
une affaire. Prends un livre pour te dis- 
traire en attendant. 

Vous savez que j'ai beaucoup de livres 
et que mon salon contient, dans trois biblio- 
thèques d'acajou, six mille volumes environ. 



L ŒUF ROUGE 141 

Pourquoi fallut-il que mon malheureux ami 
prît justement celui qui pouvait lui faire du 
mal et l'ouvrît à la page funeste? Je confé- 
rai vingt minutes environ avec mon collègue, 
puis, l'ayant congédié, je rentrai dans le salon 
où j'avais laissé Le Mansel. Je trouvai le 
malheureux dans l'état le plus effrayant. Il 
frappait un livre ouvert devant lui, que je 
reconnus tout de suite pour être la traduction 
de V Histoire Auguste. Et il récitait à haute voix 
cette phrase de Lampride : « Le jour de la 
naissance d'Alexandre Sévère, une poule 
appartenant au père du nouveau-né pondit 
un œuf rouge, présage de la pourpre impé- 
riale que l'enfant devait revêtir. » 

Son exaltation allait jusqu'à la fureur. 
Il écumait. Il criait : « L'œuf, l'œuf de mon 
jour natal 1 Je suis empereur. Je sais que 
tu veux me tuer. N'approche pas, misé- 
rable I » II faisait les cent pas. Puis, rêve- 
vant vers moi, les bras ouverts : « Mon 
ami, me disait-il, mon vieux camarade, que 
veux- tu que je te donne?.. Empereur... 
Empereur... Mon père avait raison... L'œuf 



442 l'oeuf rouge 

pourpre... Empereur, il faut l'être... Scé- 
lérat! pourquoi me cachais-tu ce livre? Je 
châtierai ce crime de haute trahison... Em- 
pereur! Empereur! Je dois l'être. Oui, c'est 
le devoir. Allons, allons!.. 

Il sortit. J'essayai en vain de le retenir. 
Il m'échappa. Vous savez le reste. Tous 
les journaux ont raconté comment, en sor- 
tant de chez moi, il acheta un revolver et 
brûla la cervelle au factionnaire qui lui 
barrait la porte de PÉlysée. 

Ainsi une phrase écrite au iv e siècle 
par un historien latin occasionne quinze 
cents ans plus tard la mort d'un mal- 
heureux pioupiou de notre pays . Qui démê- 
lera jamais l'écheveau des causes et des 
effets ? Qui peut se flatter de dire en accom- 
plissant un acte quelconque : Je sais ce 
que je fais? Mon cher ami, c'est tout ce 
que j'avais à vous conter. Le reste n'inté- 
resse que les statistiques médicales et peut 
se dire en deux mots. Le Mansel, enfermé 
dans une maison de santé, y resta quinze 
jours en proie à une folie furieuse. Puis il 



l'oeuf rouge 143 

tomba dans une imbécillité complète, pen- 
dant laquelle sa gloutonnerie était telle 
qu'il dévorait jusqu'à la cire à frotter le 
parquet. Il s'est étouffé il y a trois mois 
en avalant une éponge. 

Le docteur se tut et alluma une cigarette, 
après un moment de silence : 

— Docteur, lui dis-je, vous nous avez 
conté là une affreuse histoire. 

— Elle est affreuse, répondit le docteur, 
mais elle est vraie. Je prendrais bien un 
petit verre de cognac. 



A Florentin LorioL 



ABEILLE 



ABEILLE 

CHAPITRE PREMIER 

Qui traite de la figure de la terre et sert d'introduction. 

La mer reœuvre aujourd'hui le sol où fut 
le duché des Clarides. Nul vestige de la 
ville et du château. Mais on dit qu'à une 
lieue au large, on voit, par les temps 
calmes, d'énormes troncs d'arbres debout 
au fond de l'eau. Un endroit du rivage qui 
sert de poste aux douaniers se nomme 
encore en ce temps-ci l'Échoppe-du-Tailleur, 
Il est extrêmement problable que ce nom 
est un souvenir d'un certain maître Jean 
dont il est parlé dans notre récit. La mer, 
qui gagne tous les ans de ce côté, recouvrira 
bientôt ce lieu si singulièrement nommé. 



148 ABEILLE 

De tels changements sont dans la nature 
des choses. Les montagnes s'affaissent dans 
le cours des âges; le fond de la mer se 
soulève au contraire et porte jusqu'à la 
région des nuées et des glaces les coquil- 
lages et les madrépores. 

Rien ne dure. La figure des terres et des 
mers change sans cesse. Seul le souvenir 
des âmes et des formes traverse les âges et 
nous rend présent ce qui n'était plus depuis 
longtemps. 

En vous parlant des Clarides, c'est vers 
un passé très ancien que je veux vous 
ramener. Je commence : 

La comtesse de Blanchelande, ayant mis 
sur ses cheveux d'or un chaperon noir 
brodé de perles... 

Mais, avant d'aller plus avant, je supplie 
les personnes graves de ne point me lire. 
Ceci n'est pas écrit pour elles. Ceci n'est 
point écrit pour les âmes raisonnables qui 
méprisent les bagatelles et veulent qu'on les 
instruise toujours. Je n'ose offrir cette his- 
toire qu'aux gens qui veulent bien qu'on 



ABEILLE 449 

les amuse et dont l'esprit est jeune et joue 
parfois. Ceux à qui suffisent des amusements 
pleins d'innocence me liront seuls jusqu'au 
bout. Je les prie, ceux-là, de faire con- 
naître mon Abeille à leurs enfants, s'ils en 
ont de petits. Je souhaite que ce récit plaise 
aux jeunes garçons et aux jeunes filles; 
mais, à vrai dire, je n'ose l'espérer. Il est 
trop frivole pour eux et bon seulement pour 
les enfants du vieux temps. J'ai une jolie 
petite voisine de neuf ans dont j'ai examiné 
l'autre jour la bibliothèque particulière. J'y 
ai trouvé beaucoup de livres sur le micro- 
scope et les zoophytes, ainsi que plusieurs 
romans scientifiques. J'ouvris un de ces 
derniers et je tombai sur ces lignes: «La 
sèche, Sepia oflîcinalis, est un mollusque 
céphalopode dont le corps contient un 
organe spongieux à trame de chilme associé 
à du carbonate de chaux. » Ma jolie petite 
voisine trouve ce roman très intéressant. Je 
la supplie, si elle ne veut pas me faire mou- 
rir de honte, de ne jamais lire l'histoire 
d'Abeille. 



CHAPITRE lî 



Oà Ton voit ce que la rose blanche annonce 
à la comtesse de Blanchelande. 



Ayant mis sur ses cheveux d'or un cha- 
peron noir brodé de perles et noué à sa 
taille les cordelières des veuves, la com- 
tesse de Blanchelande entra dans l'oratoire 
où elle avait coutume de prier chaque jour 
pour l'âme de son mari, tué en combat 
singulier par un géant d'Irlande. 

Ce jour-là, elle vit une rose blanche sur 
le coussin de son prie-Dieu: à cette vue, 
elle pâlit ; son regard se voila ; elle renversa 
la tête et se tordit les mains. Car elle savait 
que lorsqu'une comtesse de Blanchelande 
doit mourir, elle trouve une rose blanche 
sur son prie-Dieu. 



ABEILLE 15i 

Connaissant par là que son heure était 
venue de quitter ce monde où elle avait été 
en si peu de jours épouse, mère et veuve, 
elle alla dans la chambre où son fils Geor- 
ges dormait sous la garde des servantes. 11 
avait trois ans ; ses longs cils faisaient une 
ombre charmante sur ses joues, et sa bouche 
ressemblait à une fleur. En le voyant &i 
petit et si beau, elle se mit à pleurer. 

— Mon petit enfant, lui dit-elle d'une 
voix éteinte, mon cher petit enfant, tu ne 
m'auras pas connue et mon image va s'effa- 
cer à jamais de tes doux yeux. Pourtant je 
t'ai nourri de mon lait, afin d'être vraiment 
ta mère, et j'ai refusé pour l'amour de toi 
la main des meilleurs chevaliers. 

Ce disant, elle baisa un médaillon où 
étaient son portrait et une boucle de ses 
cheveux, et elle le passa au cou de son fils. 
Alors une larme de la mère tomba sur la 
joue de 3'enfant, qui s'agita dans son ber- 
ceau et se frotta les paupières avec ses petits 
poings. Mais la comtesse détourna la tête 
et s'échappa de la chambre. Comment deux 



!52 ABEILLE 

yeux qui allaient s'éteindre eussent-ils sup- 
porté l'éclat de deux yeux adorés où l'esprit 
commençait à poindre ? 

Elle fit seller un cheval, et, suivie de son 
écuyer Francœur, elle se rendit au château 
des Clarides. 

La duchesse des Clarides embrassa la 
comtesse de Blanchelande : 

— Ma belle, quelle bonne fortune vous 
amène ? 

— La fortune qui m'amène n'est point 
bonne; écoutez-moi, amie. Nous fûmes 
mariées à peu d'années de distance et nous 
devînmes veuves par semblable aventure. 
Car en ce temps de chevalerie, les meilleurs 
périssent les premiers, et il faut être moine 
pour vivre longtemps, Quand vous devîntes 
mère, je l'étais depuis deux ans. Votre fille 
Abeille est belle comme le jour et mon petit 
Georges est sans méchanceté. Je vous aime 
et vous m'aimez. Or, apprenez que j'ai trouvé 
une rose blanche sur le coussin de mon 
prie-Dieu. Je vais mourir: je vous laisse 
mon fils. 



ABEILLE 153 

La duchesse n'ignorait pas ce que la rose 
blanche annonce aux dames de Blanche- 
lande. Elle se mit à pleurer et elle promit, 
au milieu des larmes, d'élever Abeille et 
Georges comme frère et sœur, et de ne rien 
donner à l'un sans que l'autre en eût la 
moitié . 

Alors se tenant embrassées, les deux 
femmes approchèrent du berceau où, sous 
de légers rideaux bleus comme le ciel, 
dormait la petite Abeille, qui, sans ouvrir 
les yeux, agita ses petits bras. Et, comme 
elle écartait les doigts, on voyait sortir de 
chaque manche cinq petits rayons roses . 

— Il la défendra, dit la mère de Georges. 

— Et elle l'aimera, répondit la mère 
d'Abeille. 

— Elle l'aimera, répéta une petite voix 
claire que la duchesse reconnut pour celle 
d'un Esprit logé depuis longtemps sous une 
pierre du foyer. 

A son retour au manoir, la dame de 
Blanchelande distribua ses bijoux à ses 
femmes et, s'étant fait oindre d'essences 

9. 



154 ABEILLE 

parfumées et habiller de ses plus beaux 
vêtements afin d'honorer ce corps qui doit 
ressusciter au jour du jugement dernier, elle 
se coucha sur son lit et s'endormit pour ne 
plus s'éveiller. 



CHAPITRE ïîï 



OU commencent les amours de Georges de Blanchelande 
et d'Abeille des Clarides. 



Contrairement au sort commun, qui est 
d'avoir plus de bonté que de beauté, ou 
plus de beauté que de bonté, la duchesse 
des Glarides était aussi bonne que belle, 
et elle était si belle que, pour avoir vu seu- 
lement son portrait, des princes la deman- 
daient en mariage. Mais, à toutes les 
demandes, elle répondait : 

— Je n'aurai qu'un mari, parce que je 
n'ai qu'une âme 

Pourtant, après cinq ans de deuil, elle 
quitta son long voile et ses vêtements noirs, 
afin de ne pas gâter la joie de ceux qui 



iï)6 ABEILLE 

l'entouraient, et pour qu'on pût sourire et 
s'égayer librement en sa présence. Son du- 
ché comprenait une grande surface de terres 
avec des landes dont la bruyère couvrait 
l'étendue désolée, des lacs où les pêcheurs 
prenaient des poissons dont quelques-uns 
étaient magiques, et des montagnes qui 
s'élevaient dans des solitudes horribles au- 
dessus des régions souterraines habitées par 
les Nains. 

Elle gouvernait les Clarides par les con- 
seils d'un vieux moine échappé de Constan- 
dnople, lequel, ayant vu beaucoup de vio- 
lences et de perfidies, croyait peu à la sagesse 
des hommes. Il vivait enfermé dans une 
tour avec ses oiseaux et ses livres, et, de là, 
il remplissait son office de conseiller d'après 
un petit nombre de maximes. Ses règles 
étaient : « Ne jamais remettre en vigueur une 
loi tombée en désuétude; céder aux vœux 
des populations de peur des émeutes, et y 
céder le plus lentement possible parce que, 
dès qu'une réforme est accordée, le public 
en réclame une autre, et qu'on est renversé 



ABEILLE 157 

pour avoir cédé trop vite, de même que 
pour avoir résisté trop longtemps. » 

La duchesse le laissait faire, n'entendant 
rien elle-même à la politique. Elle était 
compatissante et, ne pouvant estimer tous 
les hommes, elle plaignait ceux qui avaient 
le malheur d'être mauvais. Elle aidait les 
malheureux de toutes les manières, visitant 
les malades, consolant les veuves et recueil- 
lant les pauvres orphelins. 

Elle élevait sa fille Abeille avec une 
sagesse charmante. Ayant formé cette enfant 
à n'avoir de plaisir qu'à bien faire, elle ne 
lui refusait aucun plaisir. 

Cette excellente femme tint la promesse 
qu'elle avait faite à la pauvre comtesse de 
Blanchelande. Elle servit de mère à Georges 
et ne fit point de différence entre Abeille 
et lui. Us grandissaient ensemble et Georges 
trouvait Abeille à son goût, bien que trop 
petite. Un jour, comme ils étaient encore 
au temps de leur première enfance il s'ap- 
procha d'elle et lui dit : 

— Veux-tu jouer avec moi? 



158 ABEILLE 

— Je veux bien, dit Abeille. 

— Nous ferons des pâtés avec de la terre, 
dit Georges. 

Et ils en firent. Mais, comme Abeille ne 
faisait pas bien les siens, Georges lui frappa 
les doigts avec sa pelle. Abeille poussa des 
cris affreux, et Fécuyer Francœur, qui se 
promenait dans le jardin, dit à son jeune 
maître : 

— Battre les demoiselles n'est pas le fait 
d'un comte de Blanchelande, monseigneur. 

Georges eut d'abord envie de passer sa 
pelle à travers le corps de l'écuyer. Mais, 
l'entreprise présentant des difficultés insur- 
montables, il se résigna à accomplir une 
action plus aisée, qui fut de se mettre le 
nez contre un gros arbre et de pleurer 
abondamment. 

Pendant ce temps, Abeille prenait soin 
d'entretenir ses larmes en s'enfonçant les 
poings dans les yeux; et, dans son déses- 
poir, elle se frottait le nez contre le tronc 
d'un arbre voisin. Quand la nuit vint enve- 
lopper la terre, Abeille et Georges pleuraient 



ABEILLE 159 

encore, chacun devant son arbre. Il fallut 
que la duchesse des Glarides prît sa fille 
d'une main et Georges de l'autre pour les 
ramener au château. Ils avaient les yeux 
rouges, le nez rouge, les joues luisantes; ils 
soupiraient et reniflaient à fendre l'âme. Ils 
soupèrent de bon appétit; après quoi on les 
mit chacun dans son lit. Mais ils en sor- 
tirent comme de petits fantômes dès que la 
chandelle eut été soufflée, et ils s'embras- 
sèrent en chemise de nuit, avec de grands 
éclats de rire. 

Ainsi commencèrent les amours d'Abeille 
des Glarides et de Georges de Blanchelande* 



CHAPITRE IY 



Qui traite de l'éducation en général et de celle de Georges 
en particulier. 



Georges grandit dans ce château au côté 
d'Abeille, qu'il nommait sa sœur en manière 
d'amitié et bien qu'il sût qu'elle ne l'était 
pas. 

Il eut des maîtres en escrime, équitation, 
natation, gymnastique, danse, vénerie, fau- 
connerie, paume, et généralement en tous 
les arts. Il avait même un maître d'écriture. 
C'était un vieux clerc, humble de manière 
et très fier intérieurement, qui lui enseigna 
diverses écritures d'autant moins lisibles 
qu'elles étaient plus belles. Georges prit 
peu de plaisir et partant peu de profit aux 



ABEILLE 161 

leçons de ce vieux clerc, non plus qu'à 
celles d'un moine qui professait la gram- 
maire en termes barbares. Georges ne con- 
cevait pas qu'on prît de la peine à apprendre 
une langue qu'on parle naturellement et 
qu'on nomme maternelle. 

Il ne se plaisait qu'avec l'écuyer Fran- 
cœur, qui, ayant beaucoup chevauché par le 
monde, connaissait les mœurs des hommes 
et des animaux, décrivait toutes sortes de 
pays et composait des chansons qu'il ne 
savait pas écrire. Francœur fut de tous les 
maîtres de Georges le seul qui lui apprit 
quelque chose, parce que c'était le seul qui 
l'aimât vraiment et qu'il n'y a de bonnes 
leçons que celles qui sont données avec 
amour. Mais les deux porte-lunettes, le 
maître d'écriture et le maître de grammaire, 
qui se haïssaient l'un l'autre de tout leur 
cœur, se réunirent pourtant tous deux dans 
une commune haine contre le vieil écuyer, 
qu'ils accusèrent d'ivrognerie. 

Il est vrai que Francœur fréquentait 
un peu trop le cabaret du Pot-d'Étain. 



162 ABEILLE 

C'est là qu'il oubliait ses chagrins et qu'il 
composait ses chansons. Il avait tort assu- 
rément. 

Homère faisait les vers encore mieux 
que Francœur, et Homère ne buvait que 
l'eau des sources. Quant aux chagrins, tout 
le monde en a, et ce qui peut les faire 
oublier, ce n'est pas le vin qu'on boit, c'est 
le bonheur qu'on donne aux autres. s Mais 
Francœur était un vieil homme blanchi 
sous le harnais, fidèle, plein de mérite, et 
les deux maîtres d'écriture et de gram- 
maire devaient cacher ses faiblesses au 
lieu d'en faire à la duchesse un rapport 
exagéré. 

— Francœur est un ivrogne, disait le 
maître d'écriture, et, quand il revient de la 
taverne du Pot-d'Étain, il fait en marchant 
des S sur la route. C'est d'ailleurs la seule 
lettre qu'il ait jamais tracée; car cet ivrogne 
est un âne, madame la duchesse. 

Le maître de grammaire ajoutait : 

— Francœur chante, en titubant, des 
chansons qui pèchent par les règles et ne 



ABEILLE 163 

sont sur aucun modèle. Il ignore la synec- 
doehe, madame la duchesse. 

La duchesse avait un dégoût naturel des 
cuistres et des délateurs. Elle fit ce que 
chacun de nous eût fait à sa place : elle 
ne les écouta pas d'abord; mais, comme ils 
recommençaient sans cesse leurs rapports, 
elle finit par les croire et résolut d'éloigner 
Francœur. Toutefois, pour lui donner un 
exil honorable, elle l'envoya à Rome cher- 
cher la bénédiction du pape. Ce voyage 
était d'autant plus long pour i'écuyer Fran- 
cœur que beaucoup de tavernes, hantées 
par des musiciens, séparent le duché des 
Clarides du siège apostolique. 

On verra par la suite du récit que la 
duchesse regretta bientôt d'avoir privé les 
deux enfants de leur gardien le plus sûr. 



CHAPITRE V 



Qui dit comment la duchesse mena Abeille et Georges à 
l'Ermitage et la rencontre qu'ils y firent d'une affreuse 
vieille. 



Ce matin-là, qui était celui du premier 
dimanche après Pâques, la duchesse sortit 
du château sur son grand alezan, ayant à 
gauche Georges de Blanchelande, qui mon- 
tait un cheval jayet dont la tête était noire 
avec une étoile au- front, et, à sa droite, 
Abeille, qui gouvernait avec des rênes roses 
son cheval à la robe isabelle. Ils allaient 
entendre la messe à l'Ermitage. Des soldats 
armés de lances leur faisaient escorte et la 
foule se pressait sur leur passage pour les 
admirer. Et, en vérité, ils étaient bien beaux 
tous les trois. Sous son voile aux fleurs 



ABEILLE 165 

d'argent et dans son manteau flottant, la 
duchesse avait un air de majesté charmante; 
et les perles dont sa coiffure était brodée 
jetaient un éclat plein de douceur qui con- 
venait à la figure et à l'âme de cette belle 
personne. Près d'elle, les cheveux flottants 
et l'œil vif, Georges avait tout à fait bonne 
mine. Abeille, qui chevauchait de l'autre 
côté, laissait voir un visage dont les couleurs 
tendres et pures étaient pour les yeux une 
délicieuse caresse ; mais rien n'était plus 
admirable que sa blonde chevelure, qui, 
ceinte d'un bandeau à trois fleurons d'or, 
se répandait sur ses épaules comme l'écla- 
tant manteau de sa jeunesse et de sa beauté. 
Les bonnes gens disaient en la voyant: 
ce Voilà une gentille demoiselle ! » 

Le maître tailleur, le vieux Jean, prit 
son petit-fils Pierre dans ses bras pour lui 
montrer Abeille, et Pierre demanda si elle 
était vivante ou si elle n'était pas plutôt 
une image de cire. Il ne concevait pas qu'on 
pût être si blanche et si mignonne en 
appartenant à l'espèce dont il était lui- 



166 ABEILLE 

même, le petit Pierre, avec ses bonnes grosses 
joues hâlées et sa chemisette bise lacée dans 
le dos d'une rustique manière. 

Tandis que la duchesse recevait les hom- 
mages avec bienveillance, les deux enfants 
laissaient voir le contentement de leur or- 
gueil, Georges par sa rougeur, Abeille par 
ses sourires. C'est pourquoi la duchesse 
leur dit : 

— Ces braves gens nous saluent de bon 
cœur. Georges- qu'en pensez-vous? Et qu'en 
pensez-vous, Abeille? 

— Qu'ils font bien, répondit Abeille. 

— Et que c'est leur devoir, ajouta Georges. 

— Et d'où vient que c'est leur devoir? 
demanda la duchesse. 

Voyant qu'ils ne répondaient pas, elle 
reprit : 

— Je vais vous le dire. De père en fils, 
depuis plus de trois cents ans, les ducs des 
Clarides défendent, la lance au poing, ces 
pauvres gens, qui leur doivent de pouvoir 
moissonner les champs qu'ils ont ensemen- 
cés. Depuis plus de trois cents ans, toutes 



ABEILLE £67 

les duchesses des Clarides filent la laine 

pour les pauvres, visitent les malades et 
tiennent les nouveau-nés sur les fonts du 
baptême. Yoilà pourquoi l'on vous salue, 
mes enfants. » 

Georges songea : « Il faudra protéger les 
laboureurs. » Et Âbeiîïe : « Il faudra filer de 
la laine pour les pauvres. » 

Et ainsi devisant et songeant, ils chemi- 
naient entre les prairies étoiîées de fleurs. 
Des montagnes bleues dentelaient l'horizon. 
Georges étendit la main vers l'Orient : 

— - N'est-ce point, demanda-t-iî, un grand 
bouclier d'acier que je vois îà-bas? 

— C'est plutôt une agrafe d'argent grande 
comme la lune, dit Abeille. 

— Ce n'est point un bouclier d'acier ni 
une agrafe d'argent, mes enfants, répondit 
la duchesse, mais un lac qui brille au soleil, 
La. surface des eaux, qui vous semble de loin 
unie comme un miroir, est agitée d'innom- 
brables lames. Les bords de ce îac 9 qui 
vous apparaissent si nets comme taillés 
dans le métal, sont en réalité couverts de 



168 ABEILLE 

roseaux aux aigrettes légères et d'iris dont 
la fleur est comme un regard humain entre 
des glaives. Chaque matin, une blanche 
vapeur revêt le lac, qui, sous le soleil de 
midi, étincelle comme une armure. Mais il 
n'en faut point approcher ; car il est habité 
par les Ondines, qui entraînent les passants 
dans leur manoir de cristal. 

A ce moment, ils entendirent la clochette 
de l'Ermitage. 

— Descendons, dit la duchesse, et allons 
à pied à la chapelle. Ce n'est ni sur leur 
éléphant ni sur leur chameau que les rois 
mages s'approchèrent de la Crèche. 

Ils entendirent la messe de l'ermite. Une 
vieille, hideuse et couverte de haillons, 
s'était agenouillée au côté de la duchesse, 
qui, en sortant de l'église, offrit de l'eau 
bénite à la vieille et dit : 

— Prenez, ma mère. 
Georges s'étonnait. 

— Ne savez-vous point, dit la duchesse, 
qu'il faut honorer dans les pauvres les pré- 
férés de Jésus-Christ ?]Une mendiante sem- 



ABEILLE 169 

blable à celle-ci vous tint avec le bon duc 
des Rochesnoires sur les fonts du baptême ; 
et votre petite sœur Abeille eut pareille- 
ment un pauvre pour parrain. 

La vieille, qui avait deviné les sentiments 
du jeune garçon, se pencha vers lui en rica- 
nant et dit : 

— Je vous souhaite, beau prince, de 
conquérir autant de royaumes que j'en ai 
perdus. J'ai été reine de l'Ile des Perles et 
des Montagnes d'Or; j'avais chaque jour 
quatorze sortes de poissons à ma table, et 
un négrillon me portait ma queue. 

— Et par quel malheur avez-vous perdu 
vos îles et vos montagnes, bonne femme? 
demanda la duchesse. 

— J'ai mécontenté les Nains, qui m'ont 
transportée loin de mes États. 

— Les Nains ont-ils tant de pouvoir? 
demanda Georges. 

— Vivant dans la terre, répondit la vieille, 
ils connaissent les vertus des pierres, tra- 
vaillent les métaux et découvrent les sources. 

La duchesse : 

10 



470 ABEILLE 

— Et que fîtes-vous qui les fâcha, la mère ? 
La vieille: 

— Un d'eux vint, par une nuit de dé- 
cembre, me demander la permission de 
préparer un grand réveillon dans les cui- 
sines du château, qui, plus vastes qu'une 
salle capitulaire, étaient meublées de casse- 
roles, poêles, poêlons, chaudrons, coque- 
mars, fours de campagne, grils, sauteuses, 
lèchefrites, cuisinières, poissonnières, bas- 
sines, moules à pâtisserie, cruelles de 
cuivre, hanaps d'or et d'argent et de madré 
madré, sans compter le tournebroche de 
fer artistement forgé et la marmite ample 
et noire suspendue à la crémaillère. Il me 
promit de ne rien égarer ni endommager. 
Je lui refusai pourtant ce qu'il me deman- 
dait, et il se retira en murmurant d'obs- 
cures menaces. La troisième nuit, qui était 
celle de Noël, le même Nain revint dans la 
chambre où je dormais ; il était accompa- 
gné d'une infinité d'autres qui, m' arrachant 
de mon lit, me transportèrent en chemise 
sur une terre inconnue. 



ABEILLE 174 

— ■ Voilà, dirent-ils en me quittant, voilà 
le châtiment des riches qui ne veulent point 
accorder de part dans leurs trésors au 
peuple laborieux et doux des Nains, qui 
travaillent For et font jaillir les sources. 

Ainsi parla Fédentée vieille femme, et la 
duchesse, l'ayant réconfortée de paroles et 
d'argent, reprit avec Jes deux enfants le 
chemin du château. 



CHAPITRE VI 



Qui traite de ce que Ton voit du donjon des Clarides. 



A peu de temps de là, Abeille et Georges 
montèrent un jour, sans qu'on les vît, l'es- 
calier du donjon qui s'élevait au milieu du 
château des Clarides. Parvenus sur la plate- 
forme, ils poussèrent de grands cris et 
battirent des mains. 

Leur vue s'étendait sur des coteaux cou- 
pés en petits carrés bruns ou verts de champs 
cultivés. Des bois et des montagnes bleuis- 
saient à l'horizon lointain 

— Petite sœur, s'écria Georges, petite 
sœur, regarde la terre entière I 

— Elle est bien grande, dit Abeille. 



ABEILLE 173 

— Mes professeurs, dit Georges, m'avaient 
enseigné qu'elle était grande; mais comme 
dit Gertrude, notre gouvernante, il faut le 
voir pour le croire. 

Ils firent le tour de la plate-forme. 

— Vois une chose merveilleuse, petit 
frère, s'écria Abeille. Le château est situé 
au milieu de la terre et nous, qui sommes 
sur le donjon qui est au milieu du château 
nous nous trouvons au milieu du monde. 
Ha! ha! ha! 

En effet, l'horizon formait autour des 
enfants un cercle dont le donjon était le 
centre. 

— Nous sommes au milieu du monde, haï 
ha! ha! répéta Georges. 

Puis tous deux se mirent à songer. 

— Quel malheur que le monde soit si 
grand ! dit Abeille : on peut s'y perdre et y 
être séparé de ses amis. 

Georges haussa les épaules : 

— Quel bonheur que le monde soit si 
grand! on peut y chercher des aventures. 
Abeille, je veux, quand je serai grand, con- 

10 



174 ABEILLE 

quérir ces montagnes qui sont tout au bout 
de la terre. C'est là que se lève la lune; je 
la saisirai au passage et je te la donnerai, 
mon Abeille. 

— C'est cela! dit Abeille; tu me la don- 
neras et je la mettrai dans mes cheveux. 

Puis ils s'occupèrent à chercher comme 
sur une carte les endroits qui leur étaient 
familiers. 

— Je me reconnais très bien, dit Abeille 
(qui ne se reconnaissait point du tout), 
mais je ne devine pas ce que peuvent être 
toutes ces petites pierres carrées semées sur 
le coteau. 

— Des maisons! lui répondit Georges; 
ce sont des maisons. Ne reconnais-tu pas 
petite sœur, la capitale du duché des Cla- 
rides? C'est pourtant une grande ville : elle 
a trois rues dont une est carrossable. Nous 
la traversâmes la semaine passée pour 
aller à l'Ermitage. T'en souvient-il? 

— Et ce ruisseau qui serpente? 

— C'est la rivière. Vois, là-bas, le vieux 
pont de pierre. 



ABEILLE 175 

— Le pont sous lequel nous péchâmes 
des écre visses? 

— Celui-là même et qui porte dans une 
niche la statue de la « Femme sans tête ». 
Mais on ne la voit pas d'ici parce qu'elle est 
trop petite. 

— Je me la rappelle. Pourquoi n'a-t-elle 
pas de tête? 

— Mais probablement parce qu'elle l'a 
perdue. 

Sans dire si cette explication la conten- 
tait, Abeille contemplait l'horizon. 

— Petit frère, petit frère, vois-tu ce qui 
brille du côté des montagnes bleues? C'est 
le lac! 

— C'est le lac! 

Ils se rappelèrent alors ce que la duchesse 
leur avait dit de ces eaux dangereuses et 
belles où les Ondines avaient leur ma- 
noir. 

— Allons-y! dit Abeille. 

Cette résolution bouleversa Georges, qui, 
ouvrant une grande bouche, s'écria: 

— La duchesse nous a défendu de sortir 



176 ABEILLE 

seuls, et comment irions-nous à ce lac qui 
est au bout du monde? 

— Gomment nous irons, je ne le sais pas 
moi. Mais tu dois le savoir, toi qui es un 
homme et qui as un maître de grammaire. 

Georges, piqué, répondit qu'on pouvait 
être un homme et même un bel homme 
sans savoir tous les chemins du monde. 
Abeille prit un petit air dédaigneux qui le 
fit rougir jusqu'aux oreilles, et elle dit d'un 
ton sec : 

— Je n'ai pas promis, moi, de conquérir 
les montagnes bleues et de décrocher la 
lune. Je ne sais pas le chemin des lacs, mais 
je le trouverai bien, moi ! 

— Ah ! ah ! ah ! s'écria Georges en s'effor- 
çant de rire. 

— Vous riez comme un cornichon,, mon- 
sieur. 

— Abeille, les cornichons ne rient ni ne 
pleurent. 

— S'ils riaient, ils riraient comme vous, 
monsieur. J'irai seule au lac. Et pendant 
que je découvrirai les belles eaux qu'habi- 



ABEILLE 177 

tent les Ondines, vous resterez seul au châ- 
teau, comme une petite fille. Je vous lais- 
serai mon métier et ma poupée. Vous en 
aurez grand soin, Georges: vous en aurez 
grand soin. 

Georges avait de l'amour-propre. Il fut 
sensible à la honte que lui faisait Aoeilie. 
La tête basse, très sombre, il s'écria d'une 
voix sourde. 

— Eh bien! nous irons au lacl 



CHAPITRE VU 



Où il est dit comment Abeille et Georges 
s'en allèrent au lac. 



Le lendemain après le dîner de midi, 
tandis que la duchesse était retirée dans sa 
chambre, Georges prit Abeille par la main. 

— Allons! lui dit-il. 

— Où? 

— Chut! 

Ils descendirent l'escalier et traversèrent 
les cours. Quand ils eurent passé la poterne 
Abeille demanda pour la seconde fois où ils 
allaient, 

— Au lacl répondit résolument Georges. 
Demoiselle Abeille ouvrit une grande 

bouche et resta coite. Aller si loin sans per- 



ABEILLE 179 

mission, en souliers de satin! Car elle avait 
des souliers de satin. Était-ce raisonnable? 

— Il faut y aller et il n'est pas néces* 
saire d'être raisonnable. 

Telle fut la sublime réponse de Georges à 
Abeille. Elle lui avait fait honte et mainte- 
nant elle faisait l'étonnée... C'est lui, cette 
fois, qui la renvoyait dédaigneusement à sa 
poupée. Les filles poussent aux aventures 
et s'y dérobent. Fiî le vilain caractère! 
Qu'elle reste ! Il irait seul. 

Elle lui prit le bras; il la repoussa. Elle 
se suspendit au cou de son frère. 

— Petit frère ! disait-elle en sanglotant, j^ 
te suivrai. 

Il se laissa toucher par un si beau 
repentir. 

— Viens, dit-il, mais ne passons pas par 
la ville, car on pourrait nous voir. Il vaut 
mieux suivre les remparts et gagner la 
grand'route par le chemin de traverse 

Et ils allèrent en se tenant par la main. 
Georges expliquait le plan qu'il avait arrêté. 

— Nous suivrons, disait-il, la route que 



180 ABEILLE 

nous avons prise pour aller à l'Ermitage; 
nous ne manquerons pas d'apercevoir le 
lac comme nous l'avons aperçu l'autre fois 
et alors nous nous y rendrons à travers 
champs, en ligne d'abeille, 

En ligne d'abeille est une agreste et jolie 
façon de dire en ligne droite; mais ils se 
mirent à rire à cause du nom de la jeune 
fille qui venait bizarrement dans ce propos . 

Abeille cueillit des fleurs au bord du 
fossé : c'étaient des fleurs de mauve, des 
bouillons blancs, des asters et des chrysan- 
thèmes dont elle fit un bouquet; dans ses 
petites mains, les fleurs se fanaient à vue 
d'œil et et elles étaient pitoyables à voir 
quand Abeille passa le vieux pont de pierre. 
Comme elle ne savait que faire de son bou- 
quet, elle eut l'idée de le jeter à l'eau pour 
le rafraîchir, mais elle aima mieux le 
donner à la « Femme sans tête ». 

Elle pria Georges de la soulever dans ses 
bras pour être assez grande, et elle déposa 
sa Brassée de fleurs agrestes entre les mains 
jointes de la vieille figure de pierre. 



ABEILLE 181 

Quand elle fut loin, elle détourna la têle 
et vit une colombe sur l'épaule de la sta- 
tue. 

Ils marchaient depuis quelque temps, 
Abeille dit : 

— J'ai soif. 

— Moi aussi, dit Georges, mais la rivière 
est loin derrière nous et je ne vois ni ruis- 
seau ni fontaine. 

— Le soleil est si ardent qu'il les aura 
tous bus. Qu'allons-nous faire? 

Ainsi ils parlaient et se lamentaient, 
quand ils virent venir une paysanne qui 
portait des fruits dans un panier. 

— Des cerises ! s'écria Georges. Quel 
malheur que je n'aie pas d'argent pour en 
acheter! 

— J'ai de l'argent, moil dit Abeille. 
Elle tira de sa poche une bourse garnie 

de cinq pièces d'or et, s'adressant à la 
paysanne : 

— Bonne femme, dit-elle, voulez-vous 

me donner autant de cerises que ma robe 

en pourra tenir? 

11 



182 ABEILLE 

Ce disant, elle soulevait à deux mains le 
bord de sa jupe. La paysanne y jeta deux 
ou trois poignées de cerises. Abeille prit 
d'une seule main sa jupe retroussée, tendit 
de l'autre une pièce d'or à la femme et 
dit : 

— Est-ce assez, cela? 

La paysanne saisit cette pièce d'or, qui 
eût payé largement toutes lés cerises du 
panier avec l'arbre qui les avait portées et 
le clos où cet arbre était planté. Et la rusée 
répondit : 

— Je n'en demande pas davantage, pour 
vous obliger, ma petite princesse. 

— Alors, reprit Abeille, mettez d'autres 
cerises dans le chapeau de mon frère et 
vous aurez une autre pièce d'or. 

Ce fut fait. La paysanne continua son 
chemin en se demandant dans quel bas de 
laine, au fond de quelle paillasse elle cache- 
rait ses deux pièces d'or. Et les deux enfants 
suivirent leur route, mangeant les cerises et 
jetant les noyaux à droite et à gauche. 
Georges chercha les cerises. qui se tenaient 



ABEILLE 183 

deux à deux par la queue, pour en faire 
des pendants d'oreille à sa sœur, et il riait 
de voir ces beaux fruits jumeaux, à la 
chair vermeille, se balancer sur la joue 
d'Abeille. 

Un caillou arrêta leur marche joyeuse. Il 
s'était logé dans le soulier d'Abeille qui se 
mit à clocher. A chaque saut qu'elle faisait, 
ses boucles blondes s'agitaient sur ses joues, 
et elle alla, ainsi clochant, s'asseoir sur le 
talus de la route. Là, son frère, agenouillé 
à ses pieds, retira le soulier de satin; 
il le secoua et un petit caillou blanc en 
sortit» 

Alors ? regardant ses pieds, elle dit : 

— Petit frère, quand nous retournerons 
au lac, nous mettrons des bottes. 

Le soleil s'inclinait déjà dans le firma- 
ment radieux; un souffle de brise caressa 
les joues et le cou des jeunes voyageurs , 
qui, rafraîchis et ranimés, poursuivirent 
hardiment leur voyage. Pour mieux mar- 
cher, ils chantaient en se tenant par la 
main i et ils riaient de voir devant eux 



184 ABEILLE 

s'agiter leurs deux ombres unies. Ils chan- 
taient : 

Marian' s'en allant au moulin, 
Pour y faire moudre son grain, 

EU' monta sur son âne. 

Ma p'tite mam'sell' Marianne ! 
Eir monta sur son âne Martin 

Pour aller au moulin... 

Mais Abeille s'arrête; elle s'écrie: 

— J'ai perdu mon soulier, mon soulier 
de satin! 

Et cela était comme elle le disait. Le 
petit soulier, dont les cordcus de soie 
s'étaient relâchés dans la marche, gisait 
tout poudreux sur la route. 

Alors elle regarda derrière elle et, voyant 
les tours du château des Glarides effacées 
dans la brume lointaine, elle sentit son 
cœur se serrer et des larmes lui venir aux 
yeux. 

— Les loups nous mangeront, dit-elle; et 
notre mère ne nous verra plus, et elle mourra 
de chagrin. 

Mais Georges lui remit son soulier et lui 
dit: 



ABEILLE 185 

— Quand la cloche du château sonnera 
le souper, nous serons de retour aux Cla- 
rides. En avant! 

Le meunier qui la voit venir 
Ne peut s'empêcher de lui dire : 

Attachez là votre âne, 

Ma p'tite mam'seir Marianne, 
Attachez là votre âne Martin 

Qui vous mène au moulin. 

— Le lac ! Abeille, vois : le lac, le lac, 
le lac! 

— Oui, Georges, le lac! 

Georges cria hourra! et jeta son chapeau 
en l'air. Abeille avait trop de retenue pour 
jeter semblablement sa coiffe; mais, ôtant 
son soulier qui ne tenait guère, elle le lança 
par-dessus sa tête en signe de réjouissance. 
Il était là, le lac, au fond de la vallée, 
dont les pentes circulaires faisaient aux 
ondes argentées une grande coupe de feuil- 
lage et de fleurs. Il était là, tranquille et 
pur, et l'on voyait un frisson passer sur la 
verdure encore confuse de ses rives. Mais 
les deux enfants ne découvraient dans la 



186 ABEILLE 

futaie aucun chemin qui menât à ces belles 
eaux. 

Tandis qu'ils en cherchaient un, ils eurent 
les mollets mordus par des oies qu'une 
petite fille, vêtue d'une peau de mouton, 
suivait avec sa gaule. Georges lui demanda 
comment elle se nommait. 

— Gilberte. 

— Eh bien, Gilberte, comment va-t-on 
au lac? 

— On n'y va pas. 

— Pourquoi? 

— Parce que... 

— Mais si on y allait? 

— Si on y allait, il y aurait un chemin 
et on prendrait ce chemin. 

Il n'y avait rien à répondre à la gardeuse 
d'oies. 

— Allons, dit Georges, nous trouve- 
rons sans doute plus loin un sentier sous 
bois. 

— Nous y cueillerons des noisettes, dit 
Abeille, et nous les mangerons, car j'ai faim. 
Il faudra, quand nous retournerons au lac, 



ABEILLE 187 

emporter une valise pleine de choses bonnes 
à manger. 
Georges : 

— Noos ferons ce que tu dis, petite 
sœur; j'approuve à présent Fécuyer Fran- 
cœur, qui, lorsqu'il partit pour Rome, em- 
porta un jambon pour la faim et une dame- 
jeanne pour la soif. Mais hâtons-nous, car 
il me semble que le jour s'avance, quoique 
je ne sache pas l'heure. 

— Les bergères la savent en regardant le 
soleil, dit Abeille; mais je ne suis pas ber- 
gère. Il me semble pourtant que le soleil, 
qui était sur notre tête quand nous partîmes, 
est maintenant là-bas, loin derrière la ville 
et le château des Clarides. Il faudrait savoir 
s'il en est ainsi tous les jours et ce que cela 
signifie. 

Tandis qu'ils observaient ainsi le soleil, 
un nuage de poussière se leva sur la. route, 
et ils aperçurent des cavaliers qui s'avan- 
çaient à bride abattue et dont les armes 
brillaient. Les enfants eurent grand'peur et 
s'allèrent cacher dans les fourrés. Ce sont 



188 ABEILLE 

des voleurs ou plutôt des ogres, pensaient- 
Us. En réalité, c'étaient des gardes que la 
duchesse des Clarides avait envoyés à la 
recherche des deux petits aventureux. 

Les deux petits aventureux trouvèrent 
dans le fourré un sentier étroit, qui n'était 
point un sentier d'amoureux, car on n'y 
pouvait marcher deux de front en se tenant 
par la main à la façon des fiancés. Aussi 
n'y trouvait-on point l'empreinte de pas 
humains. On y voyait seulement le creux 
laissé par une infinité de petits pieds four- 
chus. 

— Ce sont des pieds de diablotins, dit 
Abeille. 

— Ou de biches, dit Georges. 

La chose n'a point été éclaircie. Mais ce 
qu'il y a de certain, c'est que le sentier 
descendait en pente douce jusqu'au bord 
du lac, qui apparut aux deux enfants dans 
sa languissante et silencieuse beauté. Des 
saules arrondissaient sur les bords leur 
feuillage tendre. Des roseaux balançaient 
sur les eaux leurs glaives souples et leurs 



ABEILLE 189 

délicats panaches; ils formaient des îles 
frissonnantes autour desquelles les nénu- 
fars étalaient leurs grandes feuilles en 
cœur et leurs fleurs à la chair blanche. Sur 
ces îles fleuries, les demoiselles, au corsage 
d'émeraude ou de saphir et aux ailes de 
flamme, traçaient d'un vol strident des 
courbes brusquement brisées. 

Et les deux enfants trempaient avec dé- 
lices leurs pieds brûlants dans le gravier 
humide où couraient la pesse touffue et la 
massette aux longs dards. L'acore leur jetait 
les parfums de son humble tige; autour 
d'eux le plantain déroulait sa dentelle au 
bord des eaux dormantes, que l'épilobe 
étoilait de ses fleurs violettes. 



U. 



CHAPITRE YIIl 



Où Ton voit ce qu'il en coûta à Georges de Blanchelande 
pour s'être approché du lac habité par les Ondines. 



Abeille s'avança sur le sable entre deux 
bouquets de saules, et devant elle le petit 
Génie du lieu sauta dans l'eau en laissant 
à la surface des cercles qui s'agrandirent 
et s'effacèrent. Ce Génie était une petite 
grenouille verte au ventre blanc. Tout se 
taisait; un souffle frais passait sur ce lac 
clair, dont chaque lame avait le pli gracieux 
d'un sourire. 

— Ce lac est joli, dit Abeille; mais mes 
pieds saignent dans mes petits souliers 
déchirés et j'ai grand'faim. Je voudrais bien 
être dans le château. 



ABEILLE 191 

— Petite sœur, dit Georges, assieds-toi 
sur l'herbe. Je vais, pour les rafraîchir, 
envelopper tes pieds dans des feuilles; puis 
j'irai te chercher à souper. J'ai vu là-haut, 
proche de la route, des ronces toutes noires 
de mûres. Je t'apporterai dans mon cha- 
peau les plus belles et les plus sucrées. 
Donne-moi ton mouchoir : j'y mettrai des 
fraises, car il y a des fraisiers ici près, au 
bord du sentier, à l'ombre des arbres. Et 
je remplirai mes poches de noisettes. 

Il arrangea au bord du lac, sous un 
saule, un lit de mousse pour Abeille, et il 
partit. 

Abeille, étendue, les mains jointes, sur 
son lit de mousse, vit des étoiles s'allumer 
en tremblant dans le ciel pâle; puis ses 
yeux se fermèrent à demi; pourtant il lui 
sembla voir en l'air un petit Nain monté 
sur un corbeau. Ce n'était point une illusion* 
Ayant tiré les rênes que mordait l'oiseau , 
noir, le Nain s'arrêta au-dessus de la jeune 
fille et fixa sur elle ses yeux ronds ! puis il 
piqua des deux et partit au grand vol. 



192 ABEILLE 

Abeille vit confusément ces choses et s'en- 
dormit. 

Elle dormait quand Georges revint avec 
sa cueillette, qu'il déposa près d'elle. Il 
descendit au bord du lac en attendant 
qu'elle se réveillât. Le lac dormait sous sa 
délicate couronne de feuillage. Une vapeur 
légère traînait mollement sur les eaux. Tout 
à coup la lune se montra entre les bran- 
ches; aussitôt les ondes furent jonchées 
d'étincelles. 

Georges vit bien que ces lueurs qui éclai- 
raient les eaux n'étaient pas toutes le reflet 
brisé de la lune, car il remarqua des flam- 
mes bleues qui s'avançaient en tournoyant 
avec des ondulations et des balancements 
comme si elles dansaient des rondes. Il 
reconnut bientôt que ces flammes trem- 
blaient sur des fronts blancs, sur des fronts 
de femmes. En peu de temps, de belles 
têtes couronnées, d'algues et de pétoncles, 
des épaules sur lesquelles se répandaient des 
chevelures vertes, des poitrines brillantes 
de perles, et d'où glissaient des voiles, 



ABEILLE 193 

s'élevèrent au-dessus des vagues. L'enfant 
reconnut les Ondines et voulut fuir. Mais 
déjà des bras pâles et froids l'avaient saisi 
et il était emporté, malgré ses efforts et ses 
cris, à travers les eaux, dans des galeries 
de cristal et de porphyre. 



CHAPITRE IX 



Où l'on voit comment Abeille fut conduite chez les Nains. 



La lune s'était élevée au-dessus du lac, 
et les eaux ne reflétaient plus que le disque 
émietté de l'astre. Abeille dormait encore. 
Le Nain qui l'avait observée revint vers elle 
sur son corbeau. Il était suivi cette fois 
iTune troupe de petits hommes. C'étaient de 
très petits hommes. Une barbe blanche leur 
pendait jusqu'aux genoux. Ils avaient l'as- 
pect de vieillards avec une taille d'enfant. 
A leurs tabliers de cuir et aux marteaux 
qu'ils portaient suspendus à leur ceinture on 
les reconnaissait pour des ouvriers travail- 
lant les métaux. Leur démarche était étrange; 



ABEILLE 195 

sautant à de grandes hauteurs et faisant 
d'étonnantes culbutes, ils montraient une 
inconcevable agilité, et en cela ils étaient 
moins semblables à des hommes qu'à des 
esprits. Mais en faisant leurs cabrioles les 
plus folâtres ils gardaient une inaltérable 
gravité, en sorte qu'il était impossible de 
démêler leur véritable caractère. 

Ils se placèrent en cercle autour de la 
dormeuse. 

— Eh bien ! dit du haut de sa monture 
emplumée le plus petit des Nains ; eh bien ! 
vous ai-je trompés en vous avertissant que 
la plus jolie princesse dormait au bord du 
lac, et ne me remerciez-vous pas de vous 

'avoir montrée? 

— Nous t'en remercions, Bob, répondit 
un des Nains qui avait l'air d'un vieux poète ; 
en effet, il n'est rien au monde de si joli 
que cette jeune demoiselle. Son teint est 
plus rose que l'aurore qui se lève sur la 
montagne, et For que nous forgeons n'est 
pas aussi éclatant que celui de cette 
chevelure» 



196 ABEILLE 

— Il est vrai, Pic; Pic, rien n'est plus 
vrai ! répondirent les nains; mais que ferons- 
nous de cette jolie demoiselle? 

Pic, semblable à un poète très âgé, ne 
répondit point à cette question des Nains, 
parce qu'il ne savait pas mieux qu'eux ce 
qu'il fallait faire de la jolie demoiselle. 

Un Nain, nommé Rug, leur dit : 

— Construisons une grande cage et nous 
l'y enfermerons. 

Un autre Nain, nommé Dig, combattit la 
proposition de Rug. De l'avis de Dig, on ne 
mettait en cage que les animaux sauvages, 
et rien ne pouvait encore faire deviner que 
la jolie demoiselle fût de ceux-là. 

Mais Rug tenait à son idée, faute d'en 
avoir une autre à mettre à la place. Il la 
défendit avec subtilité : 

— Si cette personne, dit-il, n'est point sau^ 
vage, elle ne manquera pas de le devenir 
par l'effet de la cage, qui deviendra, en 
conséquence, utile et même indispensable. 

Ce raisonnement déplut aux Nains, et l'un 
d'eux, nommé Tad, le condamna avec indi- 



ABEILLE 197 

gnation. C'était un Nain plein de vertu. Il 
proposa de ramener la belle enfant à ses 
parents, qu'il pensait être de puissants 
seigneurs. 

Cet avis du vertueux Tad fut repoussé 
comme contraire à la coutume des Nains. 

— C'est la justice, disait Tad, et non la 
coutume qu'il faut suivre. 

On ne l'écoutait plus, et l'assemblée s'a- 
gitait tumultueusement, lorsqu'un Nain, 
nommé Pau, qui avait l'esprit simple, mais 
juste, donna son avis en ces termes : 

— 11 faut commencer par réveiller cette 
demoiselle, puisqu'elle ne se réveille pas 
d'elle-même; si elle passe la nuit de la 
sorte, elle aura demain les paupières gon- 
flées et sa beauté en sera moindre, car il 
est très malsain de dormir dans un bois au 
bord d'un lac. 

Cette opinion fut généralement approuvée, 
parce qu'elle n'en contrariait aucune autre. 

Pic, semblable à un vieux poète accablé 
de maux, s'approcha de la jeune fille et la 
contempla gravement, dans la pensée qu'un 



198 ABEILLE 

seul de ses regards suffirait pour tirer la 
dormeuse du fond du plus épais sommeil. 
Mais Pic s'abusait sur le pouvoir de ses 
yeux, et Abeille continua à dormir les mains 
jointes. 

Ce que voyant, le vertueux Tad la tira 
doucement par la manche. Alors elle entr'- 
ouvrit les yeux et se souleva sur son coude. 
Quand elle se vit sur un lit de mousse, 
entourée de Nains, elle crut que ce qu'elle 
voyait était un rêve de la nuit et elle frotta 
ses yeux pour les dessiller, et afin qu'il y 
entrât, au lieu de la vision fantastique, la 
pure lumière du matin visitant sa chambre 
bleue, où elle croyait être. Car son esprit, 
engourdi par le sommeil, ne lui rappelait pas 
l'aventure du lac. Mais elle avait beau se 
frotter les yeux, les Nains n'en sortaient pas ; 
il lui fallut bien croire qu'ils étaient véri- 
tables. Alors, promenant ses regards inquiets, 
elle vit la forêt, rappela ses souvenirs et 
cria avec angoisse : 

— Georges ! mon frère Georges ! 

Les Nains s'empressaient autour d'elle; 



ABEILLE 199 

et, de peur de les voir, elle se cachait le 
visage dans les mains* 

— Georges I Georges ! où est mon frère 
Georges ? criait-elle en sanglotant. 

Les Nains ne le lui dirent pas, par la 
raison qu'ils l'ignoraient. Et elle pleurait à 
chaudes larmes en appelant sa mère et son 
frère. 

Pau eut envie de pleurer comme elle; 
mais, pénétré du désir de la consoler, il lui 
adressa quelques paroles vagues. 

— Ne vous tourmentez point, lui dit-il ; 
il serait dommage qu'une si jolie demoi- 
selle se gâtât les yeux à pleurer. Contez- 
nous plutôt votre histoire, elle ne peut 
manquer d'être divertissante. Nous y pren- 
drons un plaisir extrême. 

Elle ne l'écoutait point. Elle se mit debout 
et voulut s'enfuir. Mais ses pieds enflés et 
nus lui causèrent une si vive douleur qu'elle 
tomba sur ses genoux en sanglotant de plus 
belle. Tad la soutint dans ses bras et Pau 
lui baisa doucement la main. C'est pourquoi 
elle osa les regarder et elle vit qu'ils avaient 



200 ABEILLE 

l'air plein de pitié. Pic lui sembla un être 
inspiré, mais innocent, et, s'apercevant que 
tous ces petits hommes lui montraient de 
la bienveillance, elle leur dit: 

— Petits hommes, il est dommage que 
vous soyez si laids; mais je vous aimerai 
tout de même si vous me donnez à manger, 
car j'ai faim. 

— Bob ! s'écrièrent à la fois tous les 
nains ; allez chercher à souper. 

Et Bob partit sur son corbeau. Toutefois 
les Nains ressentaient l'injustice qu'avait 
celte fillette de les trouver laids. Rug en 
était fort en colère. Pic se disait : « Ce n'est 
qu'une enfant et elle ne voit pas le feu du 
génie qui brille dans mes regards et leur 
donne tour à tour la force qui terrasse et 
la grâce qui charme. » Pau songeait : « J'au- 
rais peut-être mieux fait de ne pas éveiller 
cette jeune demoiselle qui nous trouve 
laids. » Mais Tad dit en souriant : 

— Mademoiselle, vous nous trouverez 
moins laids quand vous nous aimerez davan- 
tage. 



ABEILLE 201 

A ces mots, Bob reparut sur son corbeau. 
Il portait sur un plat d'or une perdrix rôtie, 
avec un pain de gruau et une bouteille de 
vin de Bordeaux. Il déposa ce souper aux 
pieds d'Abeille en faisant un nombre incal- 
culable de culbutes. 

Abeille mangea et dit : 

— Petits hommes, votre souper était très 
bon. Je me nomme Abeille ; cherchons mon 
frère et allons ensemble aux Clarides, où 
maman nous attend dans une grande in- 
quiétude. 

Mais Dig, qui était un bon Nain, repré- 
senta à Abeille qu'elle était incapable de 
marcher; que son frère était assez grand 
pour se retrouver lui-même ; qu'il n'avait 
pu lui arriver malheur dans cette contrée 
où tous les animaux féroces avaient été 
détruits. Il ajouta : 

— Nous ferons un brancard, nous le 
couvrirons d'une jonchée de feuilles et de 
mousses, nous vous y coucherons, nous vous 
porterons ainsi couchée dans la montagne 
et nous vous présenterons au roi des Nains, 



202 ABEILLE 

comme le veut là coutume de notre peuple. 

Tous les Nains applaudirent. Abeille 
regarda ses pieds endoloris et se tut. Elle 
était bien aise d'apprendre qu'il n'y avait 
pas d'animaux féroces dans la contrée. Pour 
le reste, elle s'en remettait à l'amitié des 
Nains. 

Déjà ils construisaient le brancard. Ceux 
qui avaient des cognées entaillaient à grands 
coups le pied de deux jeunes sapins. , 

Cela remit à Rug son idée en tête. 

— Si, au lieu d'un brancard, dit-il, nous 
construisions une cage? 

Mais il souleva une réprobation unanime. 
Tad, le regardant avec mépris, s'écria: 

— Rug, tu es plus semblable à un 
homme qu'à un Nain. Mais ceci du moins 
est à l'honneur de notre race que le plus 
méchant des Nains en est aussi le plus 
bête. 

Cependant l'ouvrage se faisait. Les Nains 
sautaient en l'air pour atteindre les bran- 
ches qu'ils coupaient au vol et dont ils 
formaient habilement un siège à claire-voie. 



ABEILLE 203 

L'ayant recouvert de mousse et de feuillée, 
ils y firent asseoir Abeille; puis ils sai- 
sirent à la fois les deux montants, ohé ! se 
les mirent sur l'épaule, hop I et prirent 
leur course vers la montagne, hip I 



CHAPITRE X 



Qui relate fidèlement l'accueil que le roi Loc tic 
à Abeille des Clarides. 



Ils montaient par un chemin sinueux la 
côte boisée. Dans la verdure grise des chênes 
nains, des blocs de granit se dressaient ça 
et là, stériles et rouilles, et la montagne 
rousse avec ses gorges bleuâtres fermait 
l'âpre paysage. 

Le cortège, que Bob précédait sur sa 
monture ailée, s'engagea dans une fissure 
tapissée de ronces. Abeille, avec ses cheveux 
d'or répandus sur ses épaules, ressemblait 
à l'aurore levée sur la montagne, s'il est 
vrai que parfois l'aurore s'effraye, appelle 
sa mère et veut fuk, car la fillette en vint 



ABEILLE 205 

à ces trois points sitôt qu'elle aperçut con- 
fusément des Nains terriblement armés, en 
embuscade dans toutes les anfractuosités du 
rocher. 

L'arc bandé ou la lance en arrêt, ils se 
tenaient immobiles. Leurs tuniques de peaux 
de bêtes et de longs couteaux pendus à leur 
ceinture rendaient leur aspect terrible. Du 
gibier de poil et de plume gisait à leurs 
côtés. Mais ces chasseurs, à ne regarder que 
leur visage, n'avaient pas l'air farouche ; ils 
paraissaient au contraire doux et graves 
comme les Nains de la forêt, auxquels ils 
ressemblaient beaucoup. 

Debout au milieu d'eux se tenait un Nain 
plein de majesté. Il portait à l'oreille une 
plume de coq et au front un diadème lleu- 
ronné de pierres énormes. Son manteau, 
relevé sur l'épaule, laissait voir un bras 
robuste, chargé de cercles d'or. Uu oliphant 
d'ivoire et d'argent ciselé pendaâ à sa cein- 
ture. Il s'appuyait de la main gauche sur 
sa lance dans l'attitude de la force au repos, 
et il tenait la droite au-dessus de ses yeux 

12 



206 ABEILLE 

pour regarder du côté d'Abeille et de la 
lumière. 

— Roi Loc, lui dirent les Nains de la 
forêt, nous t'amenons la belle enfant que 
nous avons trouvée : elle se nomme Abeille. 

— Vous faites bien, dit le roi Loc. Elle 
vivra parmi nous comme le veut la coutume 
des Nains. 

Puis, sapprochant d'Abeille : 

— Abeille, lui dit-il, soyez la bienvenue. 
Il lui parlait avec douceur, car il se sentait 

déjà de l'amitié pour elle. Il se haussa sur 
la pointe des pieds pour baiser la main 
qu'elle laissait pendre, et il l'assura que 
non seulement il ne lui serait point fait de 
mal, mais encore qu'on la contenterait 
dans tous ses désirs, quand bien même elle 
souhaiterait des colliers, des miroirs, des 
laines de Cachemire et des soies de la 
Chine. 

— Je voudrais bien des souliers, répon- 
dit Abeille. 

Alors le roi Loc frappa de sa lance un 
disque de bronze qui était suspendu à la 



ABEILLE 207 

paroi du rocher, et aussitôt l'on vit quel- 
que chose venir du fond de la caverne en 
bondissant comme une balle. Cela grandit 
et montra la figure d'un Nain qui rappelait 
par le visage les traits que les peintres don- 
nent à l'illustre Bélisaire, mais dont le 
tablier de cuir à bavette révélait un cor- 
donnier. 
C'était, en effet, le chef des cordonniers. 

— Truc, lui dit le roi, choisis dans nos 
magasins le cuir le plus souple, prends du 
drap d'or et d'argent, demande au gardien 
de mon trésor mille perles de la plus belle 
eau, et compose avec ce cuir, ces tissus et 
ces perles, une paire de souliers pour la 
jeune Abeille. 

A ces mots, Truc se jeta aux pieds 
d'Abeille et il les mesura avec exactitude. 
Mais elle dit: 

— Petit roi Loc, il faut me donner tout 
de suite les beaux souliers que tu m'as pro- 
mis, et, quand je les aurai, je retournerai 
aux Clarides vers ma mère. 

— Vous aurez vos souliers, Abeille, répon- 



2U8 ABEILLE 

dit le roi Loc, vous les aurez pour vous pro- 
mener dans la montagne et non pour re- 
tourner aux Clarides, car vous ne sortirez 
point de ce royaume où vous apprendrez 
de beaux secrets qu'on n'a point devinés sur 
la terre. Les Nains sont supérieurs aux 
hommes, et c'est pour votre bonheur que 
vous avez été recueillie par eux. 

— C'est pour mon malheur, répondit 
Abeille. Petit roi Loc, donne-moi des sabots 
comme ceux des paysans et laisse-moi 
retourner aux Clarides. 

Mais le roi Loc fit un signe de tête pour 
exprimer que cela n'était pas possible. Alors 
Abeille joignit les mains et prit une voix 
caressante : 

— Petit roi Loc, laisse-moi partir et je 
t'aimerai bien. 

— Vous m'oublierez, Abeille, sur la terre 
lumineuse. 

— Petit roi Loc, je ne vous oublierai 
pas et je vous aimerai autant que Souffle- 
des-Airs. 

— Et qui est Souffle-des-Airs ? 



ABEILLE 209 

— C'est mon cheval isabelle; il a des 
rênes roses et il mange dans ma main. 
Quand il était petit, l'écuyer Francœur me 
l'amenait le matin dans ma chambre et je 
l'embrassais. Mais maintenant Francœur est 
à Rome et Souffle-des-Airs est trop grand 
pour monter les escaliers. 

Le roi Loc sourit : 

— Abeille, voulez-vous m'aimer mieux 
encore que Souffle-des-Airs? 

— Je veux bien. 

— A la bonne heure. 

— Je veux bien, mais je ne peux pas; je 
vous hais, petit roi Loc, parce que vous 
m'empêchez de revoir ma mère et Georges. 

— Qui est Georges? 

— C'est Georges et je l'aime. 

L'amitié du roi Loc pour Abeille s'était 
beaucoup accrue en peu d'instants, et, 
comme il avait déjà l'espérance de l'épouser 
quand elle serait en âge et de réconcilier 
par elle les hommes avec les Nains, il crai- 
gnit que Georges ne devînt plus tard son 
rival et ne renversât ses projets. C'est pour- 



210 ABEILLE 

quoi il fronça les sourcils et s'éloigna en 

baissant la tête comme un homme soucieux. 

Abeille, voyant qu'elle l'avait fâché, le 

tira doucement par un pan de son manteau. 

— Petit roi Loc, lui dit-elle d'une voix 
triste et tendre, pourquoi nous rendons-nous 
malheureux l'un l'autre? 

— Abeille, c'est la faute des choses, 
répondit le roi Loc; je ne puis vous ramener 
à votre mère, mais je lui enverrai un songe 
qui l'instruira de votre sort, chère Abeille, 
et qui la consolera. 

— Petit roi Loc, répondit Abeille en sou- 
riant dans ses larmes, tu as une bonne idée, 
mais je vais te dire ce qu'il faudra faire. Il 
faudra envoyer, chaque nuit, à ma mère 
un songe dans lequel elle me verra, et 
m'envoyer à moi, chaque nuit, un songe 
dans lequel je verrai ma mère. 

Le roi Loc promit de le faire. Et ce qui 
fut dit fut fait. Chaque nuit, Abeille vit sa 
mère, et chaque nuit la duchesse vit sa 
fiHe. Cela contentait un peu leur amour. 



CHAPITRE XI 



Où les curiosités du royaume des Nains sont parfaitement 
décrites, ainsi que les poupées qui furent données à 
Abeille. 



Le royaume des Nains était profond et 
s'étendait sous une grande partie de la terre. 
Bien qu'on n'y vît le ciel que çà et là, à 
travers quelques fentes de rocher, les places, 
les avenues, les palais et les salles de cette 
région souterraine n'étaient pas plongés 
dans d'épaisses ténèbres. Quelques chambres 
et plusieurs cavernes restaient seules dans 
l'obscurité. Le reste était éclairé, non par 
des lampes ou des torches, mais par des 
astres et des météores qui répandaient une 
clarté étrange et fantastique, et cette clarté 
luisait sur d'étonnantes merveilles. Des édi- 



212 ABEILLE 

fices immenses avaient été taillés dans le 
roc et l'on voyait par endroits des palais 
découpés dans le granit à de telles hauteurs 
que leurs dentelles de pierre se perdaient 
sous les voûtes de l'immense caverne dans 
une brume traversée par la lueur orangée 
de petits astres moins lumineux que la lune. 

Il y avait dans ces royaumes des forte- 
resses d'une masse écrasante, des amphi- 
théâtres dont les gradins de pierre formaient 
un demi-cercle que le regard ne pouvait 
embrasser dans son étendue, et de vastes 
puits aux parois sculptées dans lesquels on 
descendait toujours sans jamais trouver le 
fond. Toutes ces constructions, peu appro- 
priées en apparence à la taille des habitants, 
convenaient parfaitement à leur génie 
curieux et fantasque. 

Les Nains, couverts de capuchons où des 
feuilles de fougère étaient piquées, circu- 
laient autour des édifices avec une agilité 
spirituelle. Il n'était pas rare d'en voir qui 
sautaient de la hauteur de deux ou trois 
étages sur la chaussée de lave et y rebon- 



ABEILLE 213 

dissaient comme des balles. Leur visage 
gardait pendant ce temps cette gravité 
auguste que la statuaire donne à la figure 
des grands hommes de l'antiquité. 

Aucun n'était oisif et tous s'empressaient 
à leur travail. Des quartiers entiers reten- 
tissaient du bruit des marteaux; les voix 
déchirantes des machines se brisaient contre 
les voûtes des cavernes, et c'était un curieux 
spectacle que de voir la foule des mineurs, 
forgerons, batteurs d'or, joailliers, polis- 
seurs de diamants, manier avec la dexté- 
rité des singes le pic, le marteau, la pince, 
la lime. Mais il était une région plus 
tranquille. 

Là, des figures grossières et puis- 
santes, des piliers informes sortaient confu- 
sément de la roche brute et semblaient 
dater d'une antiquité vénérable. Là, un 
palais aux portes basses étendait ses formes 
trapues : c'était le palais du roi Loc. Tout 
contre était la maison d'Abeille, maison ou 
plutôt maisonnette ne contenant qu'une 
seule chambre, laquelle était tapissée de 



214 ABEILLE 

mousseline blanche. Des meubles en sapin 
sentaient bon dans cette chambre. Une 
déchirure de la roche y laissait passer la 
lumière du ciel et, par les belles nuits, on 
y voyait des étoiles. 

Abeille n'avait point de serviteurs atti- 
trés, mais tout le peuple des Nains s'em- 
pressait à l'envi de pourvoir à ses besoins 
et de prévenir tous ses désirs, hors celui de 
remonter sur la terre. 

Les plus savants Nains, qui possédaient 
de grands secrets, se plaisaient à l'instruire, 
non pas avec des livres, car les Nains n'écri- 
vent pas, mais en lui montrant toutes les 
plantes des monts et des plaines, les espèces 
diverses d'animaux et les pierres variées 
qu'on extrait du sein de la terre. Et c'est 
par des exemples et des spectacles qu'ils lui 
enseignaient avec une gaieté innocente les 
curiosités de la nature et les procédés des 
arts. 

Ils lui faisaient des jouets tels que les 
enfants des riches de la terre n'en eurent 
jamais ; car ces Nains étaient industrieux et 



ABEILLE 215 

inventaient d'admirables machines. C'est 
ainsi qu'ils construisirent pour elle des pou- 
pées sachant se mouyoir avec grâce et s'ex- 
primer selon les règles de la poésie. Quand 
on les assemblait sur un petit théâtre dont 
la scène représentait le rivage des mers, le 
ciel bleu, des palais et des temples, elles 
figuraient les actions les plus intéressantes. 
Bien qu'elles ne fussent pas plus hautes que 
le bras, elles ressemblaient exactement les 
unes à des vieillards respectables, les autres 
à des hommes dans la force de l'âge ou à 
de belles jeunes filles vêtues de blanches 
tuniques. ïl y avait aussi parmi elles des 
mères pressant contre leur sein des petits 
enfants innocents. Et ces poupées élo- 
quentes s'exprimaient ei agissaient sur 
la scène comme si elles étaient agitées 
par la haine, l'amour ou l'ambition. Elles 
passaient habilement de la joie à la dou- 
leur et elles imitaient si bien la nature 
qu'elles excitaient le sourire ou tiraient les 
larmes des yeux. Abeille battait des mains à 
ce spectacle. Les poupées qui aspiraient à 



216 ABEILLE 

la tyrannie lui faisaient horreur. Elle se 
sentait, au contraire, des trésors de pitié 
pour la poupée jadis princesse, maintenant 
veuve et captive, la tête ceinte de cyprès, 
qui n'a d'autre ressource pour sauver la 
vie de son enfant que d'épouser, hélas! le 
barbare qui la fit veuve. 

Abeille ne se lassait point de ce jeu que 
les poupées variaient à l'infini. Les Nains 
lui donnaient aussi des concerts et lui ensei- 
gnaient à jouer du luth, de la viole d'amour, 
du téorbe, de la lyre et de divers autres 
instruments. En sorte qu'elle devenait bonne 
musicienne et que les actions représentées 
sur le théâtre par les poupées lui commu- 
niquaient l'expérience des hommes et de la 
vie. Le roi Loc assistait aux représentations 
et aux concerts, mais il ne voyait et n'en- 
tendait qu'Abeille, en qui il mettait peu à 
peu toute son âme. 

Cependant les jours et les mois s'écou- 
laient, les années accomplissaient leur tour 
et Abeille restait parmi les Nains, sans 
cesse divertie et toujours pleine du regret 



ABEILLE 217 



de la terre. Elle devenait une belle jeune 
fille. Son étrange destinée donnait quelque 
chose d'étrange à sa physionomie, qui n'en 
était que plus agréable. 



13 



CHAPITRE XII 



Dans lequel 1@ trésor du roi Loc est décrit aussi bien 
que possible. 



II y avait six ans jour pour jour qu'A- 
beille était chez les Nains. Le roi Loc l'ap- 
pela dans son palais et il donna devant elle 
l'ordre à son trésorier de déplacer une 
grosse pierre qui semblait scellée dans la 
muraille, mais qui, en réalité, n'y était que 
posée. Ils passèrent tous trois par l'ouver- 
ture que laissa la grosse pierre et se trou- 
vèrent dans une fissure du roc où deux 
personnes- ne pouvaient se tenir de front. 
Le roi Loc s'avança le premier dans ce- 
chemin obscur et Abeille le suivit en tenant 
un pan du manteau royal. Ils marchèrent 



AffEILLR 219 

longtemps. Par intervalles, les parois du 
rocher se rapprochaient tellement que la 
jeune fille craignait d'y être prise, sans 
pouvoir ni avancer ni reculer, et de mourir 
là. Et le manteau du roi Loc fuyait sans 
cesse devant elle par Pétroit et noir sentier. 
Enfin le roi Loc rencontra une porte de 
bronze qu'il ouvrit et une grande clarté 
se fit: 

— Petit roi Loc, s'écria Abeille, je ne 
savais pas encore que la lumière fût une si 
belle chose. 

Mais le roi Loc, la prenant par la main, 
l'introduisit dans la salle d'où venait la 
lumière et lui dit : 

— Regarde ! 

Abeille, éblouie, ne vit rien d'abord, car 
cette salle immense, portée sur de hautes 
colonnes de marbre, était, du sol au faîte, 
tout éclatante d'or. 

Au fond, sur une estrade formée de 
gemmes étincelantes serties dans l'or et 
l'argent, et dont les degrés étaient couverts 
d'un tapis merveilleusement brodé, s'élevait 



220 ABEILLE 

un trône d'ivoire et d'or avec un dais com- 
posé d'émaux translucides aux côtés duquel 
deux palmiers, âgés de trois mille ans, s'élan- 
çaient hors de deux vases gigantesques ci- 
selés autrefois par le meilleur artiste des 
Nains. Le roi Loc monta sur ce trône et fit 
tenir la jeune fille debout à sa droite. 

— Abeille, lui dit-il, ceci est mon trésor; 
choisissez-y tout ce qu'il vous plaira. 

Pendus aux colonnes, d'immenses bou- 
cliers d'or recevaient les rayons du soleil 
et les renvoyaient en gerbes étincelantes ; 
des épées, des lances s'entre-croisaient, ayant 
une flamme à leur pointe. Des tables qui 
régnaient autour des murailles étaient char- 
gées de hanaps, de buires, d'aiguières, de 
calices, de ciboires, de patènes, de gobelets 
et de vidrecomes d'or, de cornes à boire en 
ivoire avec des anneaux d'argent, de bou- 
teilles énormes en cristal de roche, de plats 
d'or et d'argent ciselé, de coffrets, de reli- 
quaires en forme d'église, de cassolettes, de 
miroirs, de candélabres et de torchères 
aussi admirables par le travail que par la 



ABEILLE 221 

matière, et de brûle-parfums représentant 
des monstres. Et l'on distinguait sur une 
des tables un jeu d'échecs en pierre de lune. 

— Choisissez, Abeille, répéta le roi Loc. 
Mais, levant les yeux au-dessus de ces 

richesses, Abeille vit le ciel bleu par une 
ouverture du plafond, et, comme si elle 
avait compris que la lumière du ciel don- 
nait seule à ces choses tout leur éclat, elle 
dit seulement: 

— Petit roi Loc, je voudrais remonter 
sur la terre. 

Alors le roi Loc fit un signe à son tréso- 
rier, qui, soulevant d'épaisses draperies, dé- 
couvrit un coffre énorme, tout armé de lames 
de fer et de ferrures découpées. Ce coffre 
étant ouvert, il en sortit des rayons de mille 
nuances diverses et charmantes; chacun de 
ces rayons jaillissait d'une pierre précieuse 
artistement taillée. Le roi Loc y trempa les 
mains et alors on vit rouler dans une con- 
fusion lumineuse l'améthyste violette et la 
pierre des vierges, l'émeraude aux trois na- 
tures; l'une d'un vert sombre, l'autre qu'on 



222 ABEILLE 

nomme miellée parce qu'elle est de la cou- 
leur du miel, la troisième d'un vert bleuâtre 
qu'on appelle béryl et qui donne de beaux 
rêves; la topaze orientale, le rubis, aussi 
beau que le sang des braves, le saphir d'un 
bleu sombre qu'on nomme saphir mâle et 
le saphir d'un bleu pâle qu'on nomme saphir 
femelle; le cyrnophane; l'hyacinthe, l'euclasPj 
la turquoise, l'opale dont les lueurs sont plus 
douces que l'aurore, l'aiguë marine et le gre- 
nat syrien. Toutes ces pierres étaient de F eau 
la plus limpide et du plus lumineux orient. 
Et de gros diamants jetaient, au milieu de 
ces feux colorés, d'éblouissantes étincelles 
blanches. 

— Abeille, choisissez, dit le roi Loc. 
Mais Abeille secoua la tête et dit : 

— Petit roi Loc, à toutes ces pierres je 
préfère un seul des rayons de soleil qui se 
brisent sur le toit d'ardoise du château des 
Glarides. 

Alors le roi Loc fit ouvrir un second coffre 
qui ne contenait que des perles. Mais ces 
perles étaient rondes et pures; leurs reflets 



ABEILLE 2.23 

changeants prenaient toutes les teintes du 
ciel et de la mer, et leur éclat était si doux 
qu'il semblait exprimer une pensée d'amour. 

— Prenez, dit le roi Loc. 
Mais Abeille lui répondit : 

— Petit roi Loc, ces perles me rappellent 
le regard de Georges de Blanchelande; j'aime 
ces perles, mais j'aime mieux les yeux de 
Georges. 

En entendant ces mots, le roi Loc détourna 
la tête. Pourtant il ouvrit un troisième coffre 
et montra à la jeune fille un cristal dans 
lequel une goutte d'eau était prisonnière 
depuis les premiers temps du monde; et, 
quand on agitait le cristal, on voyait cette 
gouite d'eau remuer. 11 lui montra aussi des 
morceaux d'ambre jaune dans lesquels des 
insectes plus brillants que des pierreries 
étaient pris depuis des milliards d'années» 
On distinguait leurs pattes délicates et 
leurs fines antennes, et ils se seraient re- 
mis à voler si quelque puissance avait fait 
fondre comme de la glace leur prison 
parfumée. 



224 ABEILLE 

— Ce sont là de grandes curiosités natu- 
relles; je vous les donne, Abeille. 

Mais Abeille répondit : 

— Petit roi Loc, gardez l'ambre et le cris- 
tal, car je ne saurais rendre la liberté ni 
à la mouche ni à la goutte d'eau. 

Le roi Loc l'observa quelque temps et dit : 

— Abeille, les plus beaux trésors seront 
bien placés entre vos mains. Vous les pos- 
séderez et ils ne vous posséderont pas. L'a- 
vare est la proie de son or; ceux-là seuls 
qui méprisent la richesse peuvent être riches 
sans danger : leur âme sera toujours plus 
grande que leur fortune. 

Ayant parlé ainsi, il fit un signe à son 
trésorier, qui présenta sur un coussin une 
couronne d'or à la jeune fille. 

— Recevez ce joyau comme un signe de 
l'estime que nous faisons de vous, Abeille, 
dit le roi Loc. On vous nommera désormais 
la princesse des Nains. 

Et il mit lui-même la couronne sur le 
front d'Abeille. 



CHAPITRE XIII 



Dans lequel le roi Loc se déclare. 



Les Nains célébrèrent par des fêtes joyeuses 
le couronnement de leur première princesse. 
Des jeux pleins d'innocence se succédèrent 
sans ordre dans l'immense amphithéâtre; 
et les petits hommes, ayant un brin de fou- 
gère ou deux feuilles de chêne coquettement 
attachés à leur capuchon, faisaient des bonds 
joyeux à travers les rues souterraines. Les 
réjouissances durèrent trente jours. Pic gar- 
dait dans l'ivresse l'apparence d'un mortel 
inspiré; le vertueux Tad s'enivrait du bon- 
heur public; le tendre Dig se donnait le 
plaisir de répandre des larmes; Rug, dans 

13. 



226 ABEILLE 

sa joie, demandait de nouveau qu'Abeille 
fût mise en cage, afin que les Nains n'eus- 
sent point à craindre de perdre une prin- 
cesse si charmante; Bob, monté sur son 
corbeau, emplissait l'air de cris si joyeux 
que l'oiseau noir, pris lui-même de gaieté, 
faisait entendre de petits croassements fo- 
lâtres. 

Seul, le roi Loc était triste. 

Or, le trentième jour, ayant offert à la 
princesse et à tout le peuple des Nains un 
festin magnifique, il monta tout debout sur 
son fauteuil et, sa bonne figure étant ainsi 
haussée jusqu'à l'oreille d'Abeille: 

— Ma princesse Abeille, lui dit-il, je vais 
vous faire une demande que vous pourrez 
accueillir ou repousser en toute liberté. 
Abeille des Glarides, princesse des Nains, 
voulez- vous être ma femme ? 

Et, ce disant, le roi Loc, grave et tendre, 
avait la beauté pleine de douceur d'un ca- 
niche auguste. Abeille lui répondit en lui 
tirant la barbe : 

— Petit roi Loc, je veux bien être ta 



4BEILLE 22!7 

femme pour rire ; mais je ne serai jamais ta 
femme pour de bon . Au moment où tu me 
demandes en mariage , tu me rappelles 
Francœur qui, sur la terre, me contait ? 
pour m'amuser, les choses les plus extra- 
vagantes. 

À ces mots, le roi Loc tourna la tête 9 
mais non pas assez vite pour qu'Abeille ne 
vît pas une larme arrêtée dans les cils du 
Nain. Alors Abeille eut regret de lui avoir 
fait de la peine. 

— Petit roi Loc, lui dit-elle, je t'aime 
comme un petit roi Loc que tu es ; et si tu 
me fais rire comme faisait Francœur, il n'y 
a rien là pour te déplaire, car Francœur 
chantait bien, et il aurait été beau sans ses 
cheveux gris et son nez rouge. 

Le roi Loc lui répondit : 

— Abeille des Clarides, princesse des 
Nains, je vous aime dans l'espoir que vous 
m'aimerez un jour. Mais je n'aurais pas cet 
espoir que je vous aimerais tout autant. Je 
ne vous demande, en retour de mon ami- 
tié, que d'être toujours sincère avec moi. 



228 ÀBEILLB 

— Petit roi Loc, je te le promets. 

— Eh bien 1 Abeille, dites-moi si vous 
aimez quelqu'un jusqu'à l'épouser. 

— Petit roi Loc, je n'aime personne 
jusque-là. 

Alors le roi Loc sourit et, saisissant sa 
coupe d'or, il porta d'une voix retentissante 
la santé de la princesse des Nains. Et une 
rumeur immense s'éleva de toutes les pro- 
fondeurs de la terre, car la table du festin 
allait d'un bout à l'autre de l'empire des 
Nains. 



CHAPITRE XIV 



Où il est dit comment Abeille revit sa mère 
et ne put l'embrasser. 



Abeille, le front ceint d'une couronne, 
était plus songeuse encore et plus triste que 
quand ses cheveux coulaient en liberté sur 
ses épaules et qu'aux jours où elle allait en 
riant dans la forge des Nains tirer la barbe 
à ses bons amis Pic, Tad et Dig, dont la 
face colorée du reflet des flammes, prenait 
à sa bienvenue un air de gaieté. Les bons 
Nains, qui naguère la faisaient danser sur 
leurs genoux en la nommant leur Abeille, 
s'inclinaient maintenant sur son passage 
et gardaient un silence repectueux. Elle 
regrettait de n'être plus une enfant, et 



230 ABEILLE 

elle souffrait d'être la princesse des Nains. 

Elle n'avait plus de plaisir à voir le roi 
Loc depuis qu'elle l'avait. vu pleurer à cause 
d'elle. Mais elle l'aimait parce qu'il était 
bon et qu'il était malheureux. 

Un jour (si l'on peut dire qu'il y a des 
jours dans l'empire des Nains), elle prit le 
roi Loc par la main et l'attira sous cette 
fissure du roc qui laissait passer un rayon 
du soleil dans lequel dansait une poussière 
dorée. 

— Petit roi Loc, lui dit-elle, je souffre» 
Vous êtes roi, vous m'aimez et je souffre. 

En entendant ces paroles de la jolie de- 
moiselle, le roi Loc répondit : 

— Je vous aime, Abeille des Clarides, 
princesse dès Nains; et c'est pourquoi je 
vous ai gardée dans ce monde, afin de vous 
enseigner nos secrets, qui sont plus grands et 
plus curieux que tout ce que vous pouviez 
apprendre sur la terre parmi les hommes, 
car les hommes sont moins habiles et moins 
savants que les Nains . 

— Oui, dit Abeille, mais ils sont plus 



ABEILLE 231 

semblables à moi que les Nains ; c'est pour- 
quoi je les aime mieux. Petit roi Loc, laissez- 
moi revoir ma mère, si vous ne voulez pas 
que je meure. 

Le roi Loc s'éloigna sans répondre. 

Abeille, seule et désolée, contemplait le 
rayon de cette lumière dont la face de la 
terre est toute baignée et qui revêt de ses 
ondes resplendissantes tous les hommes 
vivants et jusqu'aux mendiants qui vont par 
les routes. Lentement ce rayon pâlit et 
changea sa clarté dorée en une lueur d'un 
bleu pâle. La nuit était venue sur la terre. 
Une étoile, à travers la fissure du rocher, 
scintilla. 

Alors quelqu'un lui toucha doucement 
sur l'épaule et elle vit le roi Loc enveloppé 
d'un manteau noir. Il avait à son bras un 
autre manteau dont il couvrit la jeune filiec 

— Venez, lui dit-il. 

Et il la conduisit hors du souterrain. 
Quand elle revit les arbres agités par le 
vent, les nuages qui passaient sur la lune 
et toute la grande nuit fraîche et bleue, 



232 ABEILLE 

quand elle sentit l'odeur des herbes, quand 
.l'air qu'elle avait respiré dans son enfance 
lui rentra à flots dans la poitrine, elle 
poussa un grand soupir et crut mourir de 
joie. 

Le roi Loc l'avait prise dans ses bras; 
tout petit qu'il était, il la portait aussi faci- 
lement qu'une plume et ils glissaient tous 
deux sur le sol comme l'ombre de deux 
oiseaux. 

— Abeille, vous allez revoir votre mère. 
Mais écoutez-moi . Toutes les nuits, vous le 
savez, j'envoie votre image à votre raère. 
Toutes les nuits, elle voit votre cher fan- 
tôme; elle lui sourit, elle lui parle, elle 
l'embrasse. Je vous montrerai cette nuit à 
elle, vous-même, au lieu de votre simulacre. 
Vous la verrez ; mais ne la touchez pas, ne 
lui parlez pas, car alors le charme serait 
rompu et elle ne reverrait plus jamais ni 
vous ni votre image, qu'elle ne distingue 
pas de vous-même. 

— Je serai donc prudente, hélas ! petit 
roi Loc. . . Le voilà ! le voilà ! 



ABEILLE 233 

En effet, le donjon des Clarides s'élevait 
tout noir sur le mont. Abeille eut à peine 
le temps d'envoyer un baiser aux vieilles 
pierres bien-aimées et déjà elle voyait fuir 
à son côté les remparts fleuris de giroflée 
de la ville des Clarides; déjà elle montait 
par une rampe où des vers luisants brillaient 
dans l'herbe jusqu'à la poterne, que le roi 
Loc ouvrit aisément, car les Nains, domp- 
teurs des métaux, ne sont point arrêtés par 
les serrures, les cadenas, les verrous, les 
chaînes et les grilles . 

Elle monta l'escalier tournant qui menait 
à la chambre de sa mère et elle s'arrêta 
pour contenir à deux mains son cœur qui 
battait. La porte s'ouvrit doucement, et, à 
la lueur d une veilleuse suspendue au pla- 
fond de la chambre, Abeille vit, dans le 
silence religieux qui régnait, sa mère, sa 
mère amaigrie et pâlie, ayant aux tempes 
des cheveux gris, mais plus belle ainsi pour 
sa fille qu'aux jours passés des magnifiques 
parures et des hardies chevauchées. Comme 
alors cette mère voyait sa fille en rêve, elle 



234 ABEILLE 

ouvrit les bras pour l'embrasser. Et l'enfant, 
riant et sanglotant, voulut se jeter dans ses 
bras ouverts ; mais le roi Loc l'arracha à 
cet embrassement et l'emporta comme une 
paille par les campagnes bleues, dans le 
royaume dos Nains « 



CHAPITRE XT 



Dans lequel on verra la grande peine qu'eût le roi Loc. 



Abeille, assise sur les degrés de granit du 
palais souterrain, regardait encore le ciel 
bleu à travers la fissure du rocher. Là, des 
sureaux tournaient vers la lumière leurs 
ombelles blanches. Abeille se mit à pleurer. 
Le roi Loc lui prit la main et lui dit : 

— Abeille, pourquoi pleurez-vous et que 
désirez-vous ? 

Et ? comme elle était triste depuis plusieurs 
jours, les Nains assis à ses pieds lui jouaient, 
des airs naïfs sur la flûte, le flageolet, le 
rébec et les timbales. D'autres Nains faisaient, 
pour lui plaire, des culbutes telles, qu'ils 
piquaient l'un après l'autre dans l'herbe la 



236 ABEILLE 

pointe de leur capuchon orné d'une cocarde 
de feuillage, et rien n'était plaisant à voir 
comme les jeux de ces petits hommes à 
barbes d'ermite. Le vertueux Tad, le sen- 
sible Dig, qui l'aimaient depuis le jour où 
ils l'avaient vue endormie au bord du lac, 
et Pic, le vieux poète, la prenaient douce- 
ment par le bras et la suppliaient de lui 
confier le secret de son chagrin. Pau, dont 
l'esprit était simple, mais juste, lui pré- 
sentait des raisins dans une corbeille ; et 
tous, la tirant par le bord de sa jupe, répé- 
taient avec le roi Loc; 

— Abeille, princesse des Nains, pourquoi 
pleurez-vous ? 

Abeille répondit : 

— Petit roi Loc et vous tous, petits 
hommes, mon chagrin augmente votre ami- 
tié, parce que vous êtes bons ; vous pleurez 
quand je pleure. Sachez que je pleure en 
snogeant à Georges de Blanchelande, qui 
doit être aujourd'hui un brave chevalier et 
que je ne reverrai pas. Je l'aime et je vou- 
drais être sa femme. 



ABEILLE 237 

Le roi Loc retira sa main de la main qu'il 
pressait et dit : 

— Abeille, pourquoi m'avez-vous trompé 
en me disant, à la table du festin, que vous 
n'aviez d'amour pour personne? 

Abeille répondit : 

— Petit roi Loc, je ne t'ai pas trompé à 
la table du festin. Je ne désirais pas alors 
épouser Georges de Blanchelande, et c'est 
aujourd'hui mon envie la plus chère qu'il 
me demande en mariage. Mais il ne me 
demandera pas, puisque je ne sais où il est 
et qu'il ne sait où me trouver. Et c'est 
pourquoi je pleure. 

A ces mots, les musiciens s'arrêtèrent de 
jouer de leurs instruments; les sauteurs 
interrompirent leurs sauts et restèrent 
immobiles sur la tête ou sur le derrière ; 
Tad et Dig répandirent des pleurs silencieux 
sur la manche d'Abeille ; le simple Pau 
laissa tomber la corbeille avec les grappes 
de raisins, et tous les petits hommes pous- 
sèrent des gémissements affreux. 

Mais le roi des Nains, plus désolé qu'eux 



238 ABEILLE 

tous sous sa couronne aux fleurons étince- 
lants, s'éloigna sans rien dire en laissant 

traîner derrière lui son manteau comme un 
torrent de pourpre. 



CHAPITRE XVI 



Où Ton rapporte les paroles du savant Nur qui causèrent 
une joie extraordinaire au petit roi Loc. 



Le roi Loc n'avait pas laissé voir sa fai- 
blesse à la jeune fille; mais, quand il fut 
seul, il s'assit à terre et, se tenant les pieds 
dans les mains, il s'abandonna à sa douleur. 

Il était jaloux et il se disait: 

— Elle aime, et ce n'est pas moi qu'elle 
aime ! Pourtant je suis roi et je suis plein 
de science; j'ai des trésors, je sais des 
secrets meveilleux; je suis meilleur que 
tous les autres Nains, qui valent mieux que 
les hommes. Elle ne m'aime pas et elle 
aime un jeune homme qui n'a point la 
science des Nains et qui n'en a peut-être 



240 ABEILLE 

aucune. Certes, elle n'estime point le mérite 
et n'est guère sensée. Je devrais rire de son 
peu de jugement ; mais je l'aime, et je n'ai 
de goût à rien au monde parce qu'elle ne 
m'aime pas. 

Pendant de longs jours le roi Loc erra 
seul dans les gorges les plus sauvages de la 
montagne, roulant dans son esprit des pen- 
sées tristes et parfois mauvaises. Il songeait 
à réduire par la captivité et la faim Abeille 
à devenir sa femme. Mais chassant cette idée 
presque aussitôt après l'avoir formée, il se 
proposait d'aller trouver la jeune fille et de 
se jeter à ses pieds. 11 ne s'arrêtait pas non 
plus à cette résolution et il ne savait que 
faire. C'est qu'en effet, il ne dépendait pas 
de lui qu'Abeille vînt à l'aimer. Sa colère 
se tournait tout à coup contre Georges de 
Blanchelande ; il souhaitait que ce jeune 
homme fût emporté bien loin par quelque 
enchanteur, ou du moins, s'il devait jamais 
connaître l'amour d'Abeille, qu'il le mé« 
prisât. 

Et le roi songeait: 



ABEILLE 211 

— Sans être vieux, j'ai vécu déjà trop 
longtemps pour n'avoir pas quelquefois 
souffert . Mais mes souffrances, si profondes 
qu'elles fussent, étaient moins âpres que 
celles que j'éprouve aujourd'hui. La ten- 
dresse ou la pitié qui les causaient y mê- 
laient quelque chose de leur céleste douceur. 
Au contraire, je sens qu'à cette heure mon 
chagrin a la noirceur et l'âcreté d'un mau- 
vais désir. Mon âme est aride, et mes yeu:s 
nagent dans leurs pleurs comme dans un 
acide qui les brûle. 

Ainsi songeait le roi Loc. Et, craignant 
que la jalousie le rendît injuste et méchant, 
il évitait de rencontrer la jeune fille, de 
peur de lui tenir, sans le vouloir, le langage 
d'un homme faible ou violent. 

Un jour qu'il était plus tourmenté qu'à 
l'ordinaire par la pensée qu'Abeille aimait 
Georges, il prit la résolution de consulter 
Nur, qui était le plus savant des Nains 
et habitait au fond d'un puits creusé dans 
les entrailles de la terre. 

Ce puits avait l'avantage d'une tempéra- 

14 



242 ABEILLE 

ture égale et douce. Il n'était point obscur, 
car deux petits astres, un soleil pâle et une 
lune rouge, en éclairaient alternativement 

toutes les parties. Le roi Loc descendit dans 
ce puits et trouva Nur dans son laboratoire. 

Nur avait le visage d'un bon vieux petit 
homme et portait un brin de serpolet sur 

son capuchon. Malgré sa science, il parta- 
geait l'innocence et la candeur de sa race. 

— Nur, lui dit le roi en l'embrassant, je 
viens te consulter parce que tu sais beau- 
coup de choses. 

-~ Soi Loc, répondit Nur, je pourrais 
savoir beaucoup de choses et n'être qu'un 
imbécile, 'Mais je connais le moyen d'ap- 
prendre' quelques-unes des innombrables 
choses que j'ignore, et c'est pourquoi je suis 
justement renommé com.me un savant. 

— Eh bien, reprit le roi Loc, sais- lu où 
est présentement un jeune garçon nommé 
-Georges de Blancheiande ? 

— Je ne le sais point et n'eus jamais la 
curiosité de l'apprendre , répondit Nur. Sa- 
chant combien les hommes sont ignorants, 



ABEILLE 2&3 

sots et méchants, je nie soucie peu de ce 
qu'ils pensent et de ce qu'ils font. À cela 
près que, pour donner du prix à la vie 
de cette race orgueilleuse et misérable, 
les hommes ont le courage, les femmes 
la beauté et les petits enfants l'inno- 
cence, ô roi Loc, l'humanité tout entière 
est déplorable ou ridicule. Soumis comme 
les Nains, à la nécessité de travailler pour 
vivre, les hommes se sont révoltés contre 
cette loi divine, et, loin d'être comme nous 
des ouvriers pleins d'allégresse, ils pré- 
fèrent la guerre au travail et ils aiment 
mieux s 5 entretuer que s'entr'aider . Mais il 
faut reconnaître, pour être juste, que la 
brièveté de leur vie est la cause principale 
de leur ignorance et de leur férocité. Ils 
vivent trop peu de temps pour apprendre â 
vivre. La race des Nains qui vivent sous la 
terre est plus heureuse et meilleure. Si nous 
ne sommes point immortels, du moins chacun 
de nous durera aussi longtemps que la terre 
qui nous porte dans son sein et nous pénètre 
de sa chaleur intime et féconde, tandis 



24i ABEILLE 

qu'elle n'a pour les races qui naissent sur sa 
rude écorce qu'une haleine, tantôt brûlante, 
tantôt glacée, soufflant la mort en même 
temps que la vie. Les hommes toutefois doi- 
vent à l'excès de leur misère et de leur mé- 
chanceté une vertu qui rend l'âme de quel- 
ques-uns d'entre eux plus belle que l'âme 
des Nains. Cette vertu, dont la splendeur est 
pour la pensée ce qu'est pour l'œil le doux 
éclat des perles, ô roi Loc, c'est la pitié. La 
souffrance l'enseigne et les Nains la con- 
naissent mal, parce que, plus sages que les 
hommes, ils ont moins de peines. Aussi 
les Nains sortent-ils parfois de leurs grottes 
profondes et vont-ils sur l'écorce inclémente 
de la terre se mêler aux hommes, afin de les 
aimer, de souffrir avec eux et par eux, et 
goûter ainsi la pitié, qui rafraîchit les âmes 
comme une céleste rosée. Telle est la vérité 
sur les hommes, ô roi Loc; mais ne m'as-tu 
point demandé la destinée particulière de 
quelqu'un d'entre eux? 

Le roi Loc ayant répété sa question, le 
vieux Nur regarda dans une des luaettes 



ABEILLE 245 

qui emplissaient la chambre. Car les Nains 
n'ont point de livres ; ceux qu'on trouve chez 
eux viennent des hommes et servent de 
jouets. Pour s'instruire, ils ne consultent 
pas, comme nous, des signes sur le papier; 
ils regardent dans des lunettes et y voient 
l'objet même de leur curiosité. La difficulté 
est seulement de choisir la lunette conve- 
nable et de la bien diriger. 

Il en est de cristal, il en est de topaze et 
d'opale; mais celles dont la lentille est un 
gros diamant poli ont plus de puissance et 
servent à voir des choses très éloignées. 

Les Nains ont aussi des lentilles d'une 
substance diaphane, inconnues aux hommes. 
Celles-là permettent au regard de traverser 
comme du verre les murailles et les rochers. 
D'autres, plus admirables encore, reprodui- 
sent aussi fidèlement qu'un miroir tout ce 
que le temps emporta dans sa fuite, car les 
Nains savent rappeler, du sein infini de 
l'éther jusque dans leurs cavernes, la lumière 
des anciens jours avec les formes et les cou- 
leurs des temps révolus. Ils se donnent le 

14. 



246 ARSILLE 

spectacle du passé en ressaisissant les gerbes 
lumineuses qui, s'étant un jour brisées 
contre des formes d'hommes, d'animaux, de 
plantes ou de rochers , rejaillissent à travers 
les siècles dans l'insondable éther. 

Le vieux Nur excellait à découvrir les 
figures de l'antiquité et celles même, impos- 
sibles à concevoir, qui vécurent avant que 
la terre eût revêtu l'aspect que nous lui 
connaissons. Aussi ne fut-ce qu'un amuse- 
ment pour lui de trouver Georges de Blan- 
chelande . 

Ayant regardé pendant moins d'une mi- 
nute dans une lunette tout à fait simple, il 
dit au roi Loc : 

— Roi Loc, celui que tu cherches est 
chez les Ondines, dans le manoir de cris- 
tal d'où l'on ne revient pas et dont les 
murs irisés confinent à ton royaume. 

— Il y est? Qu'il y reste! s'écria le roi 
Loc en se frottant les mains. Je lui souhaite 
bien du plaisir, 

Et, ayant embrassé le vieux Nur, il sortit 
du puits en éclatant de rire. 



ABEILLE 2*7 

Tout lé long de son chemin, il se tint le 
ventre pour rire à son aise : son chef en 

branlait; sa barbe allait et venait sur son, 
estomac. — Ha! ha! ha! ha! ha! ha! haï 
— Les petits hommes qui le rencontraient 
se mettaient à rire comme lui, par sym* 
pathie. En les voyant rire, les autres 
riaient aussi; ce rire gagna de proche en 
proche, en sorte que tout l'intérieur de la 
terre fut secoué par un hoquet extrêmement 
jovial. Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! 
ha! ha! ha! ha! ha! ha! haï 



CHAPITRE XVII 



Où l'on raconte la merveilleuse aventure 
de Georges de Blanchelande. 



Le roi Loc ne rit pas longtemps ; au con- 
traire, il cacha sous les couvertures de son lit le 
visage d'un petit homme tout à fait malheu- 
reux. Songeant à Georges de Blanchelande, 
captif des Ondines, il ne put dormir de la 
nuit. Aussi, dès l'heure où les Nains qui 
ont une servante de ferme pour amie vont 
traire les vaches à sa place tandis qu'elle 
dort, les poings fermés, dans son lit blanc, 
le petit roi Loc alla retrouver le savant Nur 
dans son puits profond. 

— Nur, lui dit-il, tu ne m'as pas dit ce 
qu'il faisait chez les Ondines. 



ABEILLE 219 

Le vieux Nur crut que le roi Loc avait 
perdu la raison et il n'en fut pas beaucoup 
effrayé, parce qu'il était certain que le roi 
Loc, s'il devenait fou, ne manquerait pas de 
faire un fou gracieux, spirituel, aimable et 
bienveillant. La folie des Nains est douce 
comme leur raison et pleine d'une fantaisie 
délicieuse. Mais le roi Loc n'était pas fou; 
du moins il ne Tétait pas plus que ne le 
sont d'ordinaire les amoureux. 

— Je veux parler de Georges de Blanche- 
lande, dit-il au vieillard, qui avait oublié 
ce jeune homme aussi parfaitement que 
possible. 

Alors le savant Nur disposa dans un ordre 
exact, mais si compliqué qu'il avait l'appa- 
rence du désordre, des lentilles et des miroirs, 
et fit voir dans une glace au roi Loc la 
propre figure de Georges de Blanchelande, 
tel qu'il était quand les Ondines le ravirent. 
Par un bon choix et une habile direction 
des appareils, le Nain montra à l'amoureux 
roi les images de toute l'aventure du fils de 
cette comtesse qu'une rose blanche avertit de 



2oO ABEILLE 

sa fin. Et voici, exprimé par des paroles, ce 
que les deux petits hommes virent dans îa 
réalité des formes et des couleurs : 

Quand Georges fut emporté dans les bras 
glacés des filles • du lac, il sentit Peau lui 
presser les yeux et la poitrine, et il crut 
mourir. Pourtant il entendait des chansons 
semblables à des caresses et il était pé- 
nétré d'une fraîcheur délicieuse. Quand il 
rouvrit les yeux, il se vit dans une 
grotte dont les piliers de cristal reflé- 
taient les nuances délicates de l'arc-en-cieh 
Au fond de cette grotte, une grande coquille 
de nacre, irisée des teintes les plus douces, 
servait de dais au trône de corail et d'algues 
de la reine des Ondines. Mais le visage de 
la souveraine des eaux avait des lueurs plus 
tendres que la nacre et le cristal. Elle sourit 
à l'enfant que les femmes lui amenaient et 
reposa longtemps sur lui ses yeux verts. 

— Ami. lui dit-elle enfin, sois le bienvenu 
dans notre monde où toute peine te sera 
épargnée. Pour toi, ni lectures arides ni 
rudes exercices, rien de grossier qui rappelle 



ABEILLE 2l>l 

la terre et ses travaux, mais" seulement les 
chansons, les danses et l'amitié des Ondines. 

En effet, les femmes aux cheveux verts en- 
seignèrent à l'enfant la musique, la valse et 
mille amusements. Elles se plaisaient à nouer 
sur son front les pétoncles dont s'étoilaient 
leurs chevelures. Mais lui, songeant à sa 
patrie, se mordait les poings dans son 
impatience. 

Les années se passaient et Georges souhai- 
tait avec une constante ardeur de revoir la 
terre, la rude terre que le soleil brûle, 
que la neige durcit, la terre natale où l'on 
souffre, où l'on aime, la terre où il avait vu, 
où il voulait revoir Abeille. Cependant il 
devenait un grand garçon et un fin duvet 
lui dorait la lèvre. Le courage lui venant 
avec la barbe, il se présenta un jour devant 
la reine des Ondines et s'étant. incliné lui 
dit : 

— Madame, je viens, si vous daignez le 
permettre, prendre congé de vous; je re- 
tourne aux Clarides. 

— Bel ami, répondit la reine en souriant, 



252 ABEILLE 

je ne puis vous accorder le congé que vous 
me demandez, car je vous garde en mon 
manoir de cristal pour faire de vous mon 
ami. 

— Madame, reprit Georges, je me sens 
indigne d'un si grand honneur. 

— C'est l'effet de votre courtoisie. Tout 
bon chevalier ne croit jamais avoir assez ga- 
gné l'amour de sa dame. D'ailleurs vous êtes 
bien jeune pour connaître encore tous vos 
mérites. Sachez, bel ami, qu'on ne vous veut 
que du bien. Obéissez seulement à votre 
dame. 

— Madame, j'aime Abeille des Clarides 
et que je ne veux d'autre dame qu'elle. 

La reine, très pâle, mais plus belle 
encore s'écria : 

— Une fille mortelle, une grossière fille 
des hommes, cette Abeille, comment pou- 
vez-vous aimer cela? 

— Je ne sais, mais je sais que je l'aime. 

— C'est bon. Cela vous passera. 

Et elle retint le jeune homme dans les 
délices du manoir de cristal. 



ABEILLE 253 

Il ne savait pas ce que c'est qu'une femme 
et il ressemblait plus à Achille parmi les 
filles de Lycomède qu'à Tannhauser dans 
le bourg enchanté. C'est pourquoi il errait 
tristement le long des murs de l'im- 
mense palais, cherchant une issue pour 
fuir; mais il voyait de toutes parts l'empire 
magnifique et muet des ondes fermer sa 
prison lumineuse. A travers les murs trans- 
parents il regardait s'épanouir les anémones 
de mer et le corail fleurir, tandis qu'au 
dessus des madrépores délicats et des étin- 
celants coquillages, les poissons de pourpre, 
d'azur et d'or faisaient d'un coup de queue 
jaillir des étincelles. Ces merveilles ne le 
touchaient guère; mais, bercé par les chants 
délicieux des Ondines, il sentait peu à peu 
sa volonté se rompre, et toute son âme se 
détendre. 

Il n'était plus que mollesse et qu'indiffé- 
rence, quand il trouva par hasard dans une 
galerie du palais un vieux livre tout usé 
dans sa reliure de peau de truie, à grands 
clous de cuivre. Ce livre, recueilli d'un nau- 

15 



254 ABEILLE 

frage au milieu des mers, traitait de la che- 
valerie et des dames et on y trouvait 
contées tout au long les aventures des héros 
qui allèrent par le monde combattant les 
géants, redressant les torts, protégeant les 
veuves et recueillant les orphelins pour 
l'amour de la justice et l'honneur de la 
beauté. Georges rougissait et pâlissait tour à 
tour d'admiration, de honte et de colère, 
au récit de ces belles aventures. Il n'y put 
tenir : 

— Moi aussi, s'écria-t-il, je serai un bon 
chevalier; moi aussi j'irai par le monde 
punissant les méchants et secourant les 
malheureux pour le bien des hommes et 
au nom de ma dame Abeille. 

Alors, le cœur gonflé d'audace, il s'élança, 
i'épée nue, à travers les demeures de cris- 
tal. Les femmes blanches fuyaient et s'éva- 
nouissaient devant lui comme les lames 
argentées d'un lac. Seule, leur reine le vit 
venir sans trouble ; elle attacha sur lui le 
regard froid de ses prunelles vertes, 

ïl court à elle il lui crie ; 



ABEILLE 255 

— Romps le charme qui m'enveloppe. 
Ouvre-moi le chemin de la terre. Je veux 
combattre au soleil comme un chevalier. Je 
veux retourner où l'on aime 5 où l'on souffre, 
où l'on lutte. Rends-moi la vraie vie et la 
vraie lumière. Rends-moi la vertu; sinon, 
je te tue, méchante femme ! 

Elle secoua, pour dire non, la tête en 
souriant. Elle était belle et tranquille, 
Georges la frappa de toutes ses forces ; mais 
son épée se brisa contre la poitrine étince- 
lante de la reine des Ondines. 

— Enfant I dit-elle. 

Et elle le fit enfermer dans un cachot qui 
formait au-dessous du manoir une sorte 
d'entonnoir de cristal autour duquel les 
requins rôdaient en ouvrant leurs mons- 
trueuses mâchoires armées d une triple 
rangée de dents aiguës. Et il semblait qu'à 
chaque effort ils devaient briser la mince 
paroi de verre, en sorte qu'il n'était pas 
possible de dormir dans cet étrange cachot. 

La pointe de cet entonnoir sous-marin 
reposait sur un fond rocheux qui servait de 



SJ56 ABEILLE 

voûte à la caverne la plus lointaine et la 
moins explorée de l'empire des Nains . 

Voilà ce que les deux petits hommes vi- 
rent en une heure aussi exactement que 
s'ils avaient suivi Georges tous les jours de 
sa vie. Le vieux Nur, après avoir déployé 
la scène du cachot dans toute sa tristesse, 
parla au roi Loc à peu près comme parlent 
les Savoyards quand ils ont montré la lan- 
terne magique aux petits enfants. 

— Roi Loc, lui dit-il, je t'ai montré tout 
ce que tu voulais voir et, ta connaissance 
étant parfaite, je n'y puis rien ajouter. Je 
ne m'inquiète pas de savoir si ce que tu as 
vu t'a fait plaisir ; il me suffit que ce soit 
la vérité. La science ne se soucie ni de plaire 
ni de déplaire. Elle est inhumaine. Ce n'est 
point elle, c'est la poésie qui charme et qui 
console. C'est pourquoi la poésie p st plus 
nécessaire que la science. Roi Loc, va te 
faire chanter une chanso~n. 

Le roi Loc sortit du puits sans prononcer 
une parole. 



CHAPITRE XYIII 



Dans lequel le roi Loc accomplit un terrible voyage. 



Au sortir du puits de la science, le roi 
Loc s'en alla à son trésor, prit un anneau 
dans un coffre dont il avait seul la clef, et 
se le mit au doigt. Le chaton de cet 
anneau jetait une vive lumière, car il était 
fait d'une pierre magique dont on connaîtra 
la vertu par la suite de ce récit. Le roi Loc 
se rendit ensuite dans son palais, où il 
revêtit un manteau de voyage, chaussa de 
fortes bottes et prit un bâton ; puis il se 
mit en route à travers les rues populeuses, 
les grands chemins, les villages, les galeries 
de porphyre, les nappes de pétrole et les 



258 ABEILLE 

grottes de cristal, qui communiquaient 
entre elles par d'étroites ouvertures. 

11 semblait songeur et prononçait des 
paroles qui n'avaient pas de sens. Mais il 
marchait obstinément. Des montagnes lui 
barraient le chemin et il gravissait les mon- 
tagnes; des précipices s'ouvraient sous ses 
pieds et il descendait les précipices ; il passait 
les gués ; il traversait des régions affreuses 
qu'obscurcissaient des vapeurs de soufre. Il 
cheminait sur des laves brûlantes, où ses 
pieds laissaient leur empreinte, il avait l'air 
d'un voyageur extrêmement têtu. Il s'engagea 
dans des cavernes sombres où l'eau de la 
mer, filtrant goutte à goutte, coulait comme 
des larmes le long des algues et formait 
sur le sol inégal des lagunes où d'in- 
nombrables crustacés croissaient monstrueu- 
sement. Des crabes énormes, des langoustes 
et des homards géants, des araignées de mer 
craquaient sous les pieds du Nain, puis 
s'en allaient en abandonnant quelqu'une de 
leurs pattes et réveillaient dans leur fuite 
des limules hideux, des poulpes séculaires 



ABEILL 259 

qui soudain agitaient lett*s cent bras et 
crachaient de leur bec d'oiseau un poison 
fétide» Le roi Loc avançait pourtant. Il par- 
vint jusqu'au fond de ces cavernes, dans un 
entassement de carapaces armées de pointes, 
de pinces à doubles scies, de pattes qui lui 
grimpaient jusqu'au cou, et d'yeux mornes 
dardés au bout de longues branches. Il 
gravit le flanc delà caverne en s'acerochant 
aux aspérités du roc, et les monstres cui- 
rassés montaient avec lui, et il ne s'arrêta 
qu'après avoir reconnu au toucher une 
pierre qui faisait saillie au milieu de la 
voûte naturelle. Il toucjia de son anneau 
magique cette pierre qui s'écroula tout à 
coup avec un horrible fracas, et aussitôt un 
flot de lumière répandit ses belles ondes 
dans la caverne et mit en fuite les bèies 
nourries dans les ténèbres. 

Le roi Loc, passant sa tète par l'ouver- 
ture d'où venait le jour, vit Georges de 
Blanehelande qui se lamentait dans sa pri- 
son de verre en songeant à Abeille et à 
ia terre. Car le roi Loc avait accompli son 



260 ABEILLE 

voyage souterrain pour délivrer le captif 
des Ondines. Mais voyant cette grosse tête 
chevelue, sourcilleuse et barbue, le regarder 
du fond de l'entonnoir de cristal, Georges 
crut qu'un grand danger le menaçait et il 
chercha à son côté son épée, ne songeant 
plus qu'il l'avait brisée sur la poitrine de 
la femme aux yeux verts. Cependant le roi 
Loc le considérait avec curiosité. 

— Peuh I se dit-il, ce n'est qu'un enfant. 
C'était en effet un enfant très simple et 

il devait à sa grande simplicité d'avoir 
échappé aux baisers délicieux et mortels de 
la reine des Ondines. Aristote avec toute sa 
science, ne s'en serait pas tiré si aisément. 
Georges se voyant sans défense, dit : 

— Que me veux-tu, grosse tête? Pourquoi 
me faire du mal, si je ne t'en ai jamais fait? 

Le roi Loc répondit d'un ton à la fois 
jovial et bourru: 

— Mon mignon, vous ne savez pas si 
vous m'avez fait du mal, car vous ignorez 
les effets et les causes, les actions réflexes et 
généralement toute la philosophie. Mais ne 



ABEILLE 261 

parlons point de cela. Si vous ne répugnez 
pas à sortir de votre entonnoir, venez par ici. 
Georges se coula aussitôt dans la caverne, 
glissa le long de la paroi et, sitôt qu'il fut 
aubas : 

— Vous êtes un brave petit homme, dit- 
il à son libérateur; je vous aimerai toute 
ma vie ; mais savez-vous où est Abeille des 
Glarides? 

— Je sais bien des choses, répondit le 
Nain, et notamment que je n'aime pas les 
questionneurs- 
Georges, en entendant ces paroles, resta 

tout confus, et il suivit en silence son guide 
dans l'air épais et noir où s'agitaient les 
poulpes et les crustacés. Alors le roi Loc 
lui dit en ricanant : 

— La route n'est pas carrossable, mon 
jeune prince ! 

— Monsieur, lui répondit Georges, le 
chemin de la liberté est toujours beau, et 
je ne crains pas de m'égarer en suivant 
mon bienfaiteur. 

Le petit roi Loc se mordit les lèvres. Par- 
is. 



262 ABEILLE 

venu aux galeries de porphyre, il montra 
au jeune homme un escalier pratiqué dans 
le roc par les Nains pour monter sur la 
terre. 

— Voici votre chemin, lui dit-il, adieu. 

— Ne me dites pas adieu, répondit 
Georges ; dites-moi que je vous reverrai. Ma 
vie est à vous après ce que vous avez fait 
pour moi. 

Le roi Loc répondit : 

— Ce que j'ai fait n'était pas pour vous, 
mais pour une autre, il vaut mieux ne pas 
nous revoir, car nous ne pourrions pas nous 
aimer. 

Georges reprit avec un air simple et 
grave : 

— Je n'avais pas cru que ma délivrance 
me causerait une peine. Et pourtant cela 
est. Adieu, monsieur. 

— Bon voyage ! cria le roi Loc d'une voix 
rude. 

Or l'escalier des Nains aboutissait à une 
carrière abandonnée qui était située à moins 
d'une lieue du château des Glandes. 



ABEILLE 263 

Le roi Loc poursuivit son chemin en 
murmurant : 

— Ce jeune garçon n'& ni îa science ni 
la richesse des Nains. Je ne sais vraiment 
pas pourquoi il est aimé d'Abeille , à moins 
que ce ne soit parce qu'il est jeune, beau, 
fidèle et brave. 

Il rentra dans la ville en riant dans sa 
barbe, comme un homme quia joué un bon 
tour à quelqu'un. En passant devant la mai- 
son d'Abeille, il coula sa grosse tête par la 
fenêtre, comme il avait fait dans l'entonnoir 
de verre, et il vit la jeune fille qui brodait 
des fleurs d'argent sur un voile, 

— Soyez en joie, Abeille, lui dit-il. 

— Et toi, répondit-elle, petit roi Loc, 
puisses-tu n'avoir jamais rien à désirer, ou 
du moins rien à regretter ! 

Il avait bien quelque chose à désirer, mais 
vraiment il n'avait rien à regretter. Cette pen- 
sée le fit souper de bon appétit. Après avoir ; 
mangé un grand nombre de faisans truffés, 
il appela Bob. 

— Bob, lui dit-il, monte sur ton corbeau; 



264 ABEILLE 

va trouver la princesse des Nains et dis-lui 
que Georges de Blanchelande, qui fut long- 
temps prisonnier des Ondines, est aujour- 
d'hui de retour aux Clarides. 
Il dit, et Bob s'envola sur son corbeau. 



CHAPITRE XIX 



Qui traite de la merveilleuse rencontre que fît Jean, le 
maître tailleur, et de la bonne chanson que les oiseaux du 
bocage chantèrent à la duchesse. 



Quand Georges se retrouva sur la terre 
où il était né, la première personne qu'il 
rencontra fut Jean, le vieux maître tailleur, 
portant sur son bras un habit rouge au 
majordome du château. Le bonhomme 
poussa un grand cri à la vue du jeune 
seigneur. 

— Saint Jacques ! dit-il, si vous n'êtes 
pas monseigneur Georges de Blanchelande, 
qui s'est noyé dans le lac voilà sept ans, 
vous êtes son àme ou le diable en per- 
sonne ! 

— Je ne suis ni âme ni diable, mon bon 



266 ABEILLE 

Jean, mais bien ce Georges de Blanchelande 
qui se glissait autrefois dans votre échoppe 
et vous demandait des petits morceaux de 
drap pour faire des robes aux poupées de ma 
sœur Abeille. 
Mais le bonhomme se récriait : 
— Vous n'avez donc point été noyé, mon- 
seigneur? J'en suis aise! Vous avez tout à 
fait bonne mine. Mon petit fils Pierre, qui 
grimpait dans mes bras pour vous voir pas- 
ser le dimanche matin à cheval au côté de 
la duchesse, est devenu un bon ouvrier et 
un beau garçon. Il est, Dieu merci, tel que 
je vous le dis, monseigneur. Il sera content 
de savoir que vous n'êtes pas au fond de 
l'eau et que les poissons ne vous ont point 
mangé comme il le croyait. Il a coutume 
de dire à ce sujet les choses les plus plai- 
santes du monde ; car il est plein d'esprit, 
monseigneur. Et c'est un fait qu'on vous 
regrette dans toutes les Clarides. Votre en- 
fance était pleine de promesses. Il me sou- 
viendra jusqu'à mon dernier soupir qu'un jour 
vous me demandâtes mon aiguille à coudre, 



ABEILLE 267 

et, comme je vous la refusai parce que vous 
n'étiez pas d'âge à la manier sans danger, 
vous me répondîtes que vous iriez au bois 
cueillir les belles aiguilles vertes des sapins. 
Vous dites cela, et j'en ris encore. Sur mon 
âme! vous dîtes cela. Notre petit Pierre 
trouvait aussi d'excellentes reparties. Il est 
aujourd'hui tonnelier, à votre service, 
monseigneur» 

— Je n'en veux pas d'autre que lui. Mais 
donnez-moi, maître Jean, des nouvelles 
d'Abeille et de la duchesse. 

— Hélas! d'où venez-vous, monseigneur, 
si vous ne savez pas que la princesse Abeille 
fut enlevée, il y a sept ans, par les Nains 
de la montagne? Elle disparut le jour 
même où vous fûtes noyé; et l'on peut 
dire que ce jour-là les Glarides perdirent 
leurs deux plus douces fleurs. La duchesse 
en mena un grand deuil . C'est ce qui me 
fait dire que les puissants de ce monde ont 
aussi leurs peines comme les plus humbles 
artisans et qu'on connaît à ce signe que 
nous sommes tous fils d'Adam. En consé- 



268 ABEILLE 

quence de quoi un chien peut bien regarder 
un évêque, comme on dit. A telles ensei- 
gnes que la bonne duchesse en vit blanchir 
ses cheveux et perdit toute gaieté. Et quand, 
au printemps, elle se promène en robe 
noire sous la charmille où chantent les 
oiseaux, le plus petit de ces oiseaux est 
plus digne d'envie que la souveraine des 
Clarides. Toutefois sa peine n'est pas sans 
un peu d'espoir, monseigneur ; car, si elle 
n'a point de nouvelles de vous, elle sait du 
moins par des songes que sa fille Abeille est 
vivante. 

Le bonhomme Jean disait ces choses et 
d'autres encore; mais Georges ne l'écoutait 
plus depuis qu'il savait qu'Abeille était 
prisonnière des Nains. 

Il songeait : 

— Les Nains retiennent Abeille sous la 
terre; un Nain m'a tiré de ma prison de 
cristal; ces petits hommes n'ont pas tous les 
mêmes mœurs; mon libérateur n'est certai- 
nement cas de la race de ceux qui enlevèrent 
ma sœur. 



ABEILLE 



Il ne savait que penser, sinon qu'il fallait 
délivrer Abeille. 

Cependant ils traversaient la ville et, sur 
leur passage, les commères qui se tenaient 
sur le seuil de leur porte se démandaient 
entre elles qui était ce jeune étranger, et 
elles convenaient qu'il avait bonne mine. 
Les plus avisées, ayant reconnu le seigneur 
de Blanchelande, crurent voir un revenant et 
s'enfuirent en faisant degrands signes de croix. 

— Il faudrait, dit une vieille, lui jeter 
de l'eau bénite, et il s'évanouirait en ré- 
pandant une dégoûtante odeur de soufre. 
Il emmène maître Jean, le tailleur, et il le 
plongera sans faute tout vif dans les flammes 
de l'enfer. 

— Tout doux ! la vieille, répondit un bour- 
geois, le jeune seigneur est aussi vivant et 
plus vivant que vous et moi. Il est frais 
comme une rose et il semble venir de quel- 
que cour galante plutôt que de l'autre 
monde. On revient de loin, bonne dame, 
témoin l'écuyer Francœur qui nous arriva 
de Rome à la Saint-Jean passée. 



270 ABÉ'ÏLLE 

Et Marguerite la haumière, ayant admiré 
Georges , monta dans sa chambre de jeune 
fille et là s'agenouillant devant l'image de 
la sainte Vierge : « Sainte Vierge, dit-elle, 
faites que j'aie un mari tout semblable à ce 
jeune seigneur! » 

Chacun parlait à sa façon du retour de 
Georges, tant et si bien que la nouvelle en 
vola de bouche en bouche jusqu'aux oreilles 
de la duchesse, qui se promenait alors dans 
le verger. Son cœur battit bien fort et elle 
entendit tous les oiseaux de la charmille 
chanter : 

Gui, cui, cui, 

Oui, oui, oui, 

Georges de Blanchelande, 

Cui, cui, cui, 

Dont vous avez nourri l'enfance, 

Cui, cui, cui, 

Est ici, est ici, est ici ! 

Oui, oui, oui. 

Ff&neœur s'approcha respectueusement 
d'elle et lui dit : 
— Madame la duchesse, Georges de Blan- 



ABEILLE 271 

chelande, que vous avez cra mort, est de 

retour; j'en ferai une chanson. 

Cependant les oiseaux chantaient : 

Cueui, cui, i, cui, cui, cui, 
Oui, oui, oui, oui, oui, oui, 
Il est ici, ici, ici, ici, ici, ici ! 

Et quand elle vit venir l'enfant qu'elle 
avait élevé comme un fils, elle ouvrit les 

oras et tomba pâmée. 



GHÀPITAE XX 



Qui traite d'un petit soulier de satin. 



On ne doutait guère aux Glarides qu'A- 
beille eût été enlevée par les Nains. C'était 
aussi la croyance de la duchesse ; mais ses 
songes ne l'en instruisaient pas précisément. 

— Nous la retrouverons, disait Georges. 

— Nous la retrouverons, répondait Fran- 
cœur. 

— Et nous la ramènerons à sa mère, 
disait Georges. 

Et nous l'y ramènerons, répondait Fran- 
cœur. 

— Et nous l'épouserons, disait Georges. 

— Et nous l'épouserons, répondait Fran- 
cœur. 



ABEILLE 273 

Et ils s'enquéraient auprès des habitants 
des mœurs des Nains et des circonstances 
mystérieuses de l'enlèvement d'Abeille. 

C'est ainsi qu'ils interrogèrent la nourrice 
Maurille, qui avait nourri de son lait la 
duchesse des Clarides; mais maintenant 
Maurille n'avait plus de lait pour les petits 
enfants et elle nourrissait les poules dans sa 
basse-eour. 

C'est là que le maître et l'écuyer la trou- 
vèrent. Elle criait : « Psit ! psit ! psit ! petits ! 
petits ! petits I psit ! psit ! psit î et elle jetait 
du grain à ses poussins. 

Psit ! psit ! psit I petits, petits, petits 1 
C'est vous, monseigneur ! psit ! psit ! psit ! 
Est-il possible que vous soyez devenu si 
grand... psit ! et si beau? Psit ! psit ! chu ! 
chu ! chu ! Voyez-vous ce gros-là qui mange 
toute la pitance des petits? Chu! chu ! fu ! 
C'est l'image du monde, monseigneur/) Tout 
le bien va aux riphes./ Les maigres mai- 
grissent, tandis que les gras engraissent. Car 
la justice n'est point de la terre./ Qu'y a-t-il 
pour Vôtre service, monseigneur ? Vous ac- 



274 ABEILLE 

cepterez bien chacun un verre de cervoise ! 

— Nous l'accepterons, Maurille, et je vous 
embrasserai parce que vous avez nourri de 
votre lait la mère de celle que j'aime le plus 
au monde. 

— C'est la vérité, monseigneur ; mon 
nourrisson eut sa première dent à six mois 
et quatorze jours. Et à cette occasion la 
défunte duchesse me fit un présent. C'est la 
vérité. 

— Eh bien, dites-nous, Mauriîle, ce que 
vous savez des Nains qui ont enlevé 
Abeille, 

— Hélas ! monseigneur, je ne sais rien 
des Nains qui l'ont enlevée. Et comment 
voulez-vous qu'une vieille femme comme moi 
sache quelque chose. Il y a beau temps que 
j'ai oublié le peu que j'avais appris et je n'ai 
pas même assez de mémoire pour me rap- 
peler où j'ai pu fourrer mes lunettes. Il 
m' arrive de les chercher quand je les ai 
sur le nez. Goûtez cette boisson, elle est 
fraîche. 

— Â votre santé, Maurille ; mais on conte 



ABEILLE 275 

que votre mari connut quelque chose de 
l'enlèvement d'Abeille. 

— C'est la vérité, Monseigneur. Bien qu'il 
n'eût pas reçu d'instruction, il savait beau- 
coup de choses qu'il apprenait dans les 
auberges et les cabarets. Il n'oubliait rien. 
S'il était encore de ce monde et assis avec 
nous devant cette table, il vous conterait des 
histoires jusqu'à demain. Il m'en a dit tant 
et tant de toutes sortes qu'elles ont fait une 
fricassée dans ma tête et que je ne saurais 
plus, à cette heure, distinguer la queue de 
l'une de la tête de l'autre. C'est la vérité, 
Monseigneur. 

Oui, c'était la vérité, et la tête de la 
nourrice pouvait se comparer à une vieille 
marmite fêlée. Georges et Francœur eurent 
toutes les peines du monde à en tirer quel- 
que chose de bon. Toutefois ils en firent 
sortir, à force de la retourner, un récit qui 
commença de la sorte : 

— Il y a sept ans, Monseigneur, le jour 
même où vous fîtes avec Abeille l'escapade 
dont vous ne revîntes ni l'un ni l'autre. 



276 ABEILLE 

mon défunt mari alla dans la montagne 
vendre un cheval. C'est la vérité. Il donna 
à la bête un bon picotin d'avoine mouillée 
dans du cidre, afin qu'elle eût le jarret ferme 
et l'œil brillant ; il la mena au marché 
proche la montagne. Il n'eut pas à regretter 
son avoine et son cidre, car le cheval en 
fut vendu plus cher. Il en est des bêtes 
comme des hommes : on les estime sur 
l'apparence. Mon défunt mari se réjouissait 
de la bonne affaire qu'il venait de conclure, 
il offrit à boire à ses amis, s'engageant à 
leur faire raison le verre à la main. Or 
sachez, monseigneur, qu'il n'y avait pas un 
seul homme dans toutes les Clarides qui 
valût mon défunt mari pour faire raison aux 
amis, le verre à la main. Si bien que, ce jour- 
là, après avoir fait nombre de politesses, il 
s'en revint seul à la brune et prit un mau- 
vais chemin, faute d'avoir reconnu le bon. 
Se trouvant proche une caverne, il aperçut 
aussi distinctement qu'il était possible dans 
son état et à cette heure, une troupe de 
petits hommes portant sur un brancard une 



ABEILLE 277 

fille ou un garçon. Il s'enfuit de peur de 
malencontre ; car le vin ne lui ôtait pas la 
prudence. Mais à quelque distance de la 
caverne, ayant laissé choir sa pipe, il se 
baissa pour la ramasser et il saisit à la place 
un petit soulier de satin. Il fit à ce sujet 
une remarque qu'il se plaisait à répéter 
quand il était de bonne humeur : « C'est la 
première fois, se dit-il, qu'une pipe se change 
en soulier. » Or, comme ce soulier était un 
soulier de petite fille, il pensa que celle qui 
l'avait perdu dans la forêt avait été enlevée 
par les Nains et que c'était son enlèvement 
qu'il avait vu. Il allait mettre le soulier 
dans sa poche, quand des petits hommes, 
couverts de capuchons, se jetèrent sur lui 
et lui donnèrent des soufflets en si grand 
nombre qu'il resta tout étourdi sur la place. 
— Maurille ! Maurille ! s'écria Georges, 
c'est le soulier d'Abeille! Donnez-le-moi, 
que j'y mette mille baisers. Il restera tous 
les jours sur mon cœur, dans un sachet 
parfumé, et quand je mourrai, on le mettra 
dans mon cercueil. 

16 



£78 ABEILLE 

— À votre gré, monseigneur ; mais où 
Tirez- vous chercher? Les Nains l'avaient 
repris à mon pauvre mari, et il pensa même 
qu'il n'avait été si consciencieusement souf- 
fleté que pour l'avoir voulu mettre dans sa 
poche et montrer aux magistrats. Il avait 
coutume de dire à ce sujet, quand il était 
de bonne humeur... 

— Assez ! assez ! Dites-moi seulement le 
nom de la caverne. 

— Monseigneur, on la nomme la caverne 
des Nains, et elle est- bien nommée. Mon 
défunt mari... 

— Maurille 1 plus un mot ! Mais toi, 
Francœur, sais-tu où est cette caverne ? 

— Monseigneur, répondit Francœur en 
achevant de vider le pot de cervoise, vous 
n'en douteriez pas si vous connaissiez mieux 
mes chansons. J'en ai fait une douzaine sur 
cette caverne et je l'ai décrite sans oublier 
seulement un brin de mousse. J'ose dire, 
monseigneur, que sur ces douze chansons, 
six ont vraiment du mérite. Mais les six 
autres ne sont pas non plus à dédaigner. 



ABEILLE 279 

Je vaîs vous en chanter une ou deux.., 
• — FraïicœuF ? s'écria Georges, nous nous 
emparerons de la caverne des Nains et nous 
délivrerons Abeille ! 

— Rien n'est plus certain, répondit Fran- 
cœur. 



CHAPITRE XXI 



Où l'on raconte une périlleuse aventure. 



Dès la nuit, quand tout fut endormi dans 
le manoir, Georges et Francœur se glissèrent 
dans la salle basse pour y chercher des 
armes. Là, sous les solives enfumées, lances, 
épées, dagues, espadons, couteaux de chasse, 
poignards brillaient : tout ce qu'il faut pour 
tuer l'homme et le loup. Sous chaque 
poutre, une armure complète se tenait de- 
bout, dans une si ferme et si fière attitude 
qu'elle semblait encore remplie de l'âme du 
brave homme qui l'avait revêtue jadis pour 
de grandes aventures. Et le gantelet pressait 
la lance entre dix doigts de fer, tandis que 



ABEILLE 281 

l'éeu reposait sur les tassettes de la cuisse, 
comme pour enseigner que la prudence est 
nécessaire au courage et que l'excellent 
homme de guerre est armé pour la défense 
aussi bien que pour l'attaque. 

Georges choisit entre tant d'armures celle 
que le père d'Abeille avait portée jusques 
dans les îles d'Avalon et de Thulé. Il la 
ceignit avec l'aide de Francœur et il n'oublia 
pas l'écu sur lequel était peint au naturel 
le soleil d'or des Glarides. Francœur revêtit 
à son tour la bonne vieille cotte d'acier de 
son grand-père et se coiffa d'un bassinet 
hors d'usage auquel il ajouta une espèce de 
plumet, plumail ou plumeau miteux et dépe- 
naillé. Il fit ce choix par fantaisie et pour 
avoir l'air réjouissant ; car il estimait que la 
gaieté, bonne en toute rencontre, est parti- 
culièrement utile là où il y a de grands 
dangers à courir. 

S'étant ainsi armés, ils s'en allèrent, sous 
la lune, dans la campagne noire. Francœur 
avait attaché les chevaux à l'orée d'un petit 
bois, proche la poterne, où ils les trouvèrent 

16. 



Î82 ABEILLE 

qui mordaient Fécorce des arbustes ; ces 
chevaux étaient très vites, et il leur fallut 
moins d'une heure pour atteindre, au milieu 
de Follets et d'apparitions confuses, la 
montagne des Nains. 

— Voici la grotte, dit Francœur. 

Le maître et l'écuyer mirent pied à terre 
et s'engagèrent, Fépée à la main, dans la 
caverne. Il fallait un grand courage pour 
tenter une pareille aventure. Mais Georges 
était amoureux et Francœur était fidèle. Et 
c'était le cas de dire avec le plus délicieux 
des poètes : 

Que ne peut l'Amitié conduite par l'Amour? 

Le maître et l'écuyer marchèrent dans les 
ténèbres pendant près d'une heure, après 
quoi ils virent une grande lumière dont ils 
furent étonnés. C'était un de ces météores 
dont nous savons que le royaume des Nains 
est éclairé. 

À la lueur de cette clarté souterraine ils 
virent qu'ils étaient au pied d'un antique 
château. 



ABEILLE 283 

*~ - Voilà, dit Georges, le château dont il 
faut nous emparer, 

— Effectivement, répondit Francœur; 
mais souffrez que je boive quelques gouttes 
de ce vin que j'ai emporté comme une 
arme; car, tant vaut le vin, tant vaut 
l'homme, et tant vaut l'homme tant vaut la 
lance, et tant vaut la lance tant moins vaut 
l'ennemi* 

Georges ne voyant âme qui vive, heurta 
rudement du pommeau de son épée la porte 
du château. Une petite voix chevrotante lui 
fit lever la tète et il aperçut à Tune des 
fenêtres un très petit vieillard à longue 
barbe qui demanda : 

— Qui êtes-vous ? 

— Georges de Blanchelande. 

— Et que voulez-vous? 

— Reprendre Abeille des Clarides, que 
vous retenez injustement dans votre taupi- 
nière, vilaines taupes que vous êtes î 

Le nain disparut et de nouveau Georges 
se trouva seul avec Francœur qui lui dit : 

— Monseigneur, je ne sais si j'exagère en 



284 ABEILLE 

déclarant que, dans votre réponse au Nain, 
vous n'avez peut-être pas épuisé toutes les 
séductions de l'éloquence la plus persuasive. 

Francœur n'avait peur de rien, mais il 
était vieux; son cœur était, comme son crâne, 
poli par l'âge, et il n'aimait pas qu'on fâchât 
les gens. Georges, au contraire, se démenait 
et poussait de grands cris : 

— Vils habitants de la terre, taupes, 
blaireaux, loirs, furets et rats d'eau, ouvrez 
seulement cette porte et je vous couperai 
les oreilles à tous ! 

Mais à peine avait-il parlé de la sorte 
que la porte de bronze du château s'ouvrit 
lentement d'elle-même, sans qu'on pût voir 
qui en poussait les énormes battants. 

Georges eut peur, et pourtant il franchit 
cette porte mystérieuse parce que son cou- 
rage était encore plus grand que sapeur. En- 
tré dans la cour, il vit à toutes les fenêtres, 
dans toutes les galeries, sur tous les toits, 
sur tous les pignons, dans la lanterne 
et jusque sur les tuyaux de cheminées 
des Nains armés d'arcs et d'arbalètes. 



ABEILLE 285 

Il entendit la porte de bronze se refer- 
mer sur lui et une grêle de flèches com- 
mença à tomber dru sur sa tête et sur ses 
épaules. Pour la seconde fois il eut grand'- 
peur et pour la seconde fois il surmonta 
sa peur. 

L'écu au bras, l'épée au poing, il monte 
les degrés, quand tout à coup il aperçoit, 
debout sur la plus haute marche, dans un 
calme auguste, un Nain majestueux, portant 
le sceptre d'or, la couronne royale et le 
manteau de pourpre. Et il reconnaît en ce 
Nain le petit homme qui l'avait délivré de 
la prison de verre. Alors il se jette à ses 
pieds et lui dit en pleurant : 

— mon bienfaiteur, qui êtes-vous?Êtes- 
vous donc de ceux qui m'ont pris Abeille 
que j'aime? 

— Je suis le roi Loc, répondit le nain. 
J'ai gardé Abeille près de moi pour lui en- 
seigner les secrets des Nains. Enfant, vous 
tombez dans mon royaume comme la grêle 
dans un verger en fleurs. Mais les Nains, 
moins faibles que les hommes, ne s'irritent 



ABEILLE 



point comme eux. Je suis trop au-dessus de 
tous par l'intelligence pour ressentir quel- 
que colère de vos actes, quels qu'ils puis- 
sent être. De toutes les supériorités que 
j'ai sur vous il en est une que je garderai 
Jalousement : c'est celle de la justice. Je 
vais faire venir Abeille et je lui demanderai 
si elle veut vous suivre. Je ferai cela, non 
parce que vous le voulez, mais parce que je 
le dois. 

Il se fit un grand silence, et Abeille pa- 
rut en robe blanche, ses blonds cheveux 
épars. Sitôt qu'elle vit Georges, elle courut 
se jeter dans ses bras, et elle pressa de 
toutes ses forces la poitrine de fer du 
chevalier. 

Alors le roi Loc lui dit : 

— Abeille, est-il vrai que voilà l'homme 
que vous voulez épouser ? 

— Il est vrai, très vrai, que le voilà, 
petit roi Loc, répondit Abeille. Voyez tous, 
petits hommes comme je ris et comme je 
suis heureuse. 

Et elle se mit à pleurer. Ses larmes cou- 



ABEILLE 



laienl sur la joue de Georges, et c'étaient 
des larmes de bonheur; elle y mêlait des 
éclats de rire et mille mots charmants qui 
n'avaient point de sens, pareils à ceux que 
bégayent les petits enfants. Elle ne songeait 
pas que la vue de son bonheur pouvait 
attrister le cœur du roi Loc. 

— Ma bien-aimée, lui dit Georges, je vous 
retrouve telle que je le désirais : la plus 
belle et la meilleure des créatures. Vous 
m'aimez! Grâce au ciel, vous m'aimez ! Mais* 
Abeille, n'aimez-vous point aussi un peu le 
roi Loc qui m'a tiré de la prison de verre 
où les Ondines me gardaient loin de vous ? 

Abeille se tourna vers le roi Loc : 

— . Petit roi Loc, tu as fait celai s'écria- 
t-eïle; tu m'aimais et tu as délivré celui 
que j'aimais et qui m'aimait... 

Elle n'en put dire davantage et tomba à 
genoux, la tête dans ses mains. 

Tous les petits hommes, témoins de cette 
scène, répandaient des larmes sur leurs ar- 
balètes. Seul, le roi Loc gardait un visage 
tranquille. Abeille, lui découvrant tant de 



288 ABEILLE 

grandeur et de bonté, se sentait pour lui 
l'amour d'une fille pour son père. Elle saisit 
la main de son amant et dit : 

— Georges, je vous aime; Georges, Dieu 
sait combien je vous aime. Mais comment 
quitter le petit roi Loc? 

— Holà! vous êtes tous deux mes prison- 
niers, s'écria le roi Loc d'une voix terrible. 

Il avait pris une voix terrible en manière 
d'amusement et pour faire une bonne plai- 
santerie. Mais, en réalité, il . n'était point 
en colère. Francœur s'approcha de lui en 
mettant un genou en terre. 

— Sire, lui dit-il, qu'il plaise à Votre 
Majesté de me faire partager la captivité des 
maîtres que je sers I 

Abeille, le reconnaissant, lui dit : 

— C'est vous, mon bon Francœur; j'ai 
joie à vous revoir. Vous avez un bien 
vilain panache. Dites-moi, avez-vous fait de 
nouvelles chansons? 

Et le roi Loc les emmena tous trois dîner. 



CHAPITRE XXII 



Par lequel tout finit bien. 



Le lendemain, Abeille, Georges et Fran- 
cœur revêtirent les somptueux vêtements 
que les Nains leur avaient préparés, et ils 
se rendirent dans la salle des fêtes où le roi 
Loc, en habit d'empereur, vint bientôt les 
rejoindre comme il l'avait promis. Il était 
suivi de ses officiers portant des armes et des 
fourrures d'une sauvage magnificence et des 
casques sur lesquels s'agitaient des ailes de 
cygne. Les Nains, accourus en foule, entraient 
par les fenêtres, les soupiraux et les chemi- 
nées, et se coulaient sous les banquettes. 

Le roi Loc monta sur une table de pierre 

17 



290 ABEILLE 

à une extrémité de laquelle étaient rangées 
des buires, des flambeaux, des hanaps et 
des coupes d'or fin, d'un travail merveil- 
leux. Il fit signe à Abeille et à Georges 
d'approcher, et dit : 

— Abeille, une loi de la nation des Nains 
veut qu'une étrangère reçue dans nos de- 
meures soit libre au bout de sept ans révo- 
lus. Vous avez passé sept années au milieu 
de nous, Abeille; et je serais un mauvais 
citoyen et un roi coupable si je vous rete- 
nais davantage. Mais avant de vous laisser 
aller, je veux, n'ayant pu vous épouser, 
vous fiancer moi-même à celui que vous 
avez choisi. Je le fais avec joie, parce que 
je vous aime plus que moi-même et que ma 
peine, s'il m'en reste, est comme une petite 
ombre que votre bonheur efface. Abeille des 
Clarides, princesse des Nains, donnez-moi 
votre main; et vous, Georges de Blanche- 
lande, donnez-moi la vôtre. 

Ayant mis la main de Georges dans celle 
d'Abeille, le roi Loc se tourna vers le peuple 
et dit d'une voix forte i 



ABEILLE 291 

— Petits hommes, mes enfants, vous êtes 
témoins que les deux qui sont là s'engagent 
l'un l'autre à s'épouser sur la terre. Qu'ils 
y retournent ensemble et y fassent ensemble 
fleurir le courage, îa modestie et la fidélité, 
comme les bons jardiniers font éclore les 
roses, les œillets et les pivoines. 

a ces mots, les Nains poussèrent de 
grands cris, et, ne sachant s'ils devaient se 
plaindre ou se réjouir, ils étaient agités de 
sentiments contraires, Le roi Loc se tourna 
de nouveau vers les fiancés, et, leur mon- 
trant les buires, les hanaps, toute îa belle 
orfèvrerie : 

— Yoilà, leur dit-il, les présents des 
Nains. Recevez-les, Abeille, ils vous rappel- 
leront vos petits amis; cela est offert par 
eux et non par moi. Vous saurez tout à 
l'heure ce que je veux vous donner. 

Il y eut un long silence. Le roi Loc con- 
templa avec une expression magnifique de 
tendresse Abeille, dont la belle tête radieuse 
s'inclinait, couronnée de roses, sur F4paule 
du fiancé. 



ABEILLE 



Puis il reprit de la sorte : 

— Mes enfants, ce n'est pas assez de s'ai- 
mer beaucoup ; il faut encore se bien aimer. 
Un grand amour est bon, sans doute; un 
bel amour est meilleur. Que le vôtre ait au- 
tant de douceur que de force; que rien n'y 
manque, pas même l'indulgence, et qu'il s'y 
mêle un peu de pitié. Vous êtes jeunes, 
beaux et bons; mais vous êtes hommes, et, 
par cela même, sujets à bien des misères. 
C'est pourquoi, s'il n'entre pas quelque pitié 
dans les sentiments que vous éprouvez l'un 
pour l'autre, ces sentiments ne seront pas 
appropriés à toutes les circonstances de votre 
vie commune; ils seront comme des habits 
de fête qui ne garantissent point du vent et 
de la pluie. On n'aime sûrement que ceux 
qu'on aime jusque dans leurs faiblesses et 
leurs pauvretés. Épargner, pardonner, 
consoler, voilà toute la science de l'amour. 

Le roi Loc s'arrêta, saisi d'une émotion 
forte et douce. Puis il reprit : 

— Mes enfants, soyeux heureux; gardez 
votre bonheur, gardez-le bien. 



ABEÎLLB 293 

Pendant qu'il parlait. Pic, Tad, Die, Bob, 
Truc et Pau, pendus au manteau blanc 
d'Abeille, couvraient de baisers les bras nus 
et les mains de la jeune fille. Et ils la sup- 
pliaient de ne les point quitter. Alors le roi 
Loc tira de sa ceinture une bague dont le cha- 
ton jetait des gerbes de lumière. C'était la ba- 
gue magique qui avait ouvert la prison des 
Ondines. Il la passa au doigt d'Abeille et dit : 

— Abeille, recevez de ma main cet an- 
neau qui vous permettra d'entrer à toute 
heure, vous et votre mari, dans le royaume 
des Nains. Vous y serez reçus avec joie et 
aidés de toutes les manières. Enseignez, en 
retour, aux enfants que vous aurez à ne 
point mépriser les petits hommes innocents 
et laborieux qui vivent sous la terre. 



FIN 



TABLE 



Pages 

balthasar • •••••••• . . . 3 

le réséda du curé ............... 37 

m. pigeonneau 43 

la fille de lilith 72 

ljëta agilia .................. 103 

l'oeuf rouge. 125 

ABEILLE, • •».»„««.,.. . . & a • . . 147 



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E. GREVIN, SUGG r 



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